Si
dans le mot « éthique » on se propose de
penser ce qui excède la stricte
énonciation d'une « morale » déterminant
négativement l'action, jugeant toujours
à priori des valeurs où le sens se
trouve figé d'un côté ou de l'autre
d'une limite à ne pas dépasser, alors l'éthique
se trouve indissociable de la formule de
Nietzsche - « par delà le Bien et le Mal
» - dont il reste à énoncer non
seulement les conséquences mais bien
aussi l'exigence, celle, précisément,
qui échappe à toute fixation possible.
On appellera « éthique du refus » cette
injonction à penser et à agir à partir
de ce qui se soustrait à toutes formes
visant à hypostasier le sens, à tous
cadres normatifs, à partir donc de ce
qui se refuse à la loi d'une opération
normative du sens.
On voit ainsi qu'une
telle éthique est indissociable de son
invention aussi bien que d'une excession
et d'une transgression que d'une
contestation de sa propre loi. Et si l'éthique
ne se donne pas comme la soumission à
des règles ou à des lois, le refus à son
tour n'est pas un mot d'ordre visant à
s'abolir dans une nouvelle figure
positive. Il participe d'une exigence
qui n'a plus de fin et n'autorise aucun
repos, ni dans la conquête d'une forme
ou d'une figure du sens, ni dans sa
néantisation. Mais si l'éthique ainsi
définie doit nous conduire à excéder «
toute loi », il restera à nous demander
si ce n'est pas toujours devant un mal
présent ou à venir, devant ce que
Foucault appelait « l'intolérable », qu'il
nous est demandé de refuser, et bien de
« refuser sans fin ». L'abandon ou le «
dépassement » des valeurs morales, nous
laisse-t-il indemnes du problème du mal
? Par ailleurs, si le refus n'est pas un
moment négatif concourant à sa relève,
comment cette posture excessive de l'éthique
qui refuse sa propre figuration
fait-elle irruption dans le champ du
politique ? La soustraction et la
récusation des procès normatifs et des
figures hypostasiées du sens
aboutit-elle à faire avorter tout projet
politique ? Quelles sont les modalités
d'une intervention au sein de règles et
des processus sociaux, d'une attention
face aux transformations parfois à peine
perceptibles dans l'économie des
pouvoirs ? En d'autres termes : à quels
moments savons- nous qu'il faut refuser
et comment le faire ?
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