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C’est
grâce aux portulans – ces
cartes géographiques qui
permettaient la navigation
de port à port avec l’indication
exacte de l’échelle des
distances – que les
navigateurs purent disposer
d’une représentation
beaucoup plus fidèle des
côtes maritimes. Le portulan
a permis au marin d’abandonner
le cabotage craintif qui l’obligeait
à naviguer le long des côtes,
toujours tenues à distance
de regard, pour la
navigation en haute mer.
Aujourd’hui la
représentation de l’Europe
est une inconnue. Le
cabotage n’est plus de mise,
mais le portulan manque. Nul
ne peut dire où il faut
commencer et où il faut
jeter l’ancre. L’Europe est
comme libérée de ses vœux,
débordée en mille endroits.
Europes intempestives
présente neuf textes qui
dressent une carte en
filigrane, selon les termes
d’une échelle inconnue qui
doit faire passer pour
saugrenue toute personne qui
demande : « Qu’est-ce que l’Europe
? ». Il s’agit pour nous de
sortir du cadastre de ce qu’il
faut appeler une rhétorique
Europe, avec ses métaphores
fatiguées, frêles esquifs
sur une mer de clichés : cap,
parapet, Occident,
coucheries solaires et rapt.
Que se passe-t-il quand les
cartes commencent à osciller,
ou quand les ancres sont
arrachées de leur point de
fixation ? L’Europe a
longtemps été le centre de
la carte du monde parce qu’elle
en était aussi la salle des
cartes. Les neuf textes
proposent de varier les
échelles des représentations
dans l’espace et dans le
temps pour interrompre le
charme hypnotique des trois
sirènes que sont Démocratie,
Philosophie et Politique.
Pour ouvrir des vues d’Europe
en anamorphoses, contre la
métrique routinière des
coordonnées européennes,
contre les
discours-frontières pris
aujourd’hui dans les
stratégies politique et
philosophique qui cherchent,
de causes en désespoirs, à
dire l’organon englouti et
oxydé du qui, quand et où de
l’Europe.
Nous voulons rouvrir encore
une fois l’inventaire en ses
maléfices, avec les notions
de démocratie, de
capitalisme et de
bureaucratie. Suivre les
tranchées de la forteresse
Europe qui dresse des
barbelés sur ses bords au
nom d’une logique
identitaire dont on
interroge le dispositif
responsif. Montrer les
entrelacs entre une
Europe-puissance très
ordinaire et l’ombre d’impuissance
qui l’accompagne comme un
ressac où se mélangent les
mémoires européennes et
extra-européennes dans un
miroitement infini.
C’est une ombre tenace aux
larges ondes, visitées ici
depuis le Japon de Tanizaki,
l’Afrique de Tempels et le
discours anthropologique.
Depuis le diagnostic au long
cours de Nietzsche, la
métaphysique de la liberté&propriété
et les aléas du transit
mnémonique des Grecs.
Europes intempestives est
une expérience collective de
pensée, à la recherche des
mémoires théoriques et
pratiques sédimentées dans
un aujourd’hui dont les
approches scientifique,
philosophique, littéraire et
théologique permettent des
déplacements et des
accélérations. Nous avons
cherché une Europe en
transferts, en métaphores,
vers un avenir qui cherche à
(nous) sortir de l’archive
Europe. L’usage de l’intempestif
est celui de la
multiplication des points de
vue, dans l’élaboration
d’une syntaxe fragile au
vocabulaire à construire,
pour interroger les
multiples procédures d’autoidentification
de l’Europe, pour revenir
sur la généalogie des
infinies chaînes des
pratiques qui nous
constituent.
La construction du volume se
fait l’écho de cette
recherche fragile. Les
textes sont les fruits d’un
travail d’écriture solitaire,
de lecture solidaire et de
réécriture, faisant de
chaque texte plus que l’œuvre
d’un auteur. Ecrire, lire,
récrire, en donnant le temps
nécessaire aux voix pour qu’elles
se posent, singulières
autant que possible. Nos
voix ne sont pas assignées à
résidence. Nous ne nous
réunissons pas en fonction
de l’appartenance à un parti
politique ou à un quartier
de pensée, mais plus
simplement pour se parler et
chercher à mieux saisir ce
que penser veut dire, dans
la longue élaboration d’une
éthique de la pensée. Chaque
texte est suivi par un
contrepoint dont les idées
voguent à distance du texte
contrepointé. Le contrepoint
ajoute une voix, un reflux
qui invite ainsi à crier
plus fort pour rouvrir la
lecture quelques instants,
refusant la mort du point
final qui arrête le tangage
du souffle.
Ce volume regroupe les
articles suivants :
1. Démocratie, Europe,
Capitalisme – Hugues Poltier
2. Impuissante Europe –
Thierry Laus
3. Ombres d'Europe, Tanizaki
ou l'éloge opaque –
Christian Indermuhle
4. L'Europe en réponses –
Michel Vanni
5. Socrate et Nietzsche.
Deux pivots et axes de l'histoire
européenne? Une lecture de
La naissance de la tragédie
– Michel Herren
6. Entre l'Afrique et l'Europe.
Consistance ou inconsistance
de l' « ethnophilosophie » ?
– Zachée Betche
7. liberté&propriété.
politique, métaphysique et
pensée de l'estre – Emmanuel
Mejía
8. L'Europe et la
connaissance de l'autre –
Lorenzo Bonoli
9. Les Grecs l'Europe
aujourd'hui – Francesco
Gregor
Groupe de la Riponne,
Europes intempestives,
Paris, Van Dieren,
collection Par ailleurs,
2006.
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