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[Séance du mercredi
9 mai 2007]
Sur Alain BADIOU, « Qu’est-ce qu’une
institution philosophique » et Jacques
RANCIÈRE, « Préface », in Le philosophe
et ses pauvres)
par Alexandre SAFDERI
Si
certes l'on appréhende souvent le terme
d'un dessein commun non sans quelque
tristesse, cette dernière soirée du 9
mai, clôturant le séminaire Formation et
révolution, sera, c'est certain, bien
loin de lé-ser les braves liens et l'agréable
connivence d'une petite association très
accueillante toujours, soudée autour et
grâce à la philosophie. Aussi se
déroula-t-elle plaisamment et dans le
calme hormis peut-être l'insignifiante
bagatelle de fin de soirée, que l'on
oubliera, naturelle-ment.
Très tôt, aux premières prémisses de la
discussion, il fut ques-tion de l'adresse
de la philosophie, ou plus précisément
de la "mal-adresse" de cette dernière.
Qu'est-ce à dire ?
Quand bien même ne fut-ce pas énoncé
pareillement, cette considération mit en
jeu ce sur quoi dès les premières
séances nous nous sommes penché, c'est-à-dire
le rôle et la position de l'intellec-tuel.
En effet, de la "sortie de la caverne"
khayatienne, à la prépondé-rance de la
pratique sur la théorie (sujette de l'intellectuel)
que s'est efforcé de souligner Guattari,
en passant par la "communauté
spiri-tuelle" liant les intellectuels,
voulue par W. Benjamin, il s'est agit
toujours de la légitimité et de la
justesse de la position intellectualiste
par rapport aux événements, à l'actualité
des mouvements sociaux, etc.
En ce qu'il s'est agit de penser la
révolution en relation avec la formation,
l'octroie d'un enseignement, d'une
éducation, et donc par cette spéculation
depuis la position intellectualiste
jugeant et raison-nant, il fallut
nécessairement étudier ce qu'est ce rôle
intellectuel, c'est-à-dire d'en savoir
plus sur ce qu'est l'intellectuel par ce
que fait ce dernier. Ainsi de ce rôle,
trois principales fonctions furent
déga-gées :
Celle première du repérage, c'est-à-dire
celle de définir la si-gnification et l'importance
de l'événement intéressé.
Vient ensuite celle de l'évaluation, du
jugement de l'événement.
Et enfin celle de la transmission de l'estimation
à qui pourra en user pratiquement, par
exemple.
C'est en somme au troisième de ces
niveaux que se situe le pro-blème, en ce
que de lui germent nombres de
complications, quant à la transmission
même, mais aussi quant aux autres
niveaux. En effet, vient, lorsque j'ai
cerné et jugé l'événement, qu'il me faut
savoir à qui suis-je supposé transmettre
mon estimation. Mais de là vient aussi
qu'il me faut savoir en quoi suis-je
moi-même en mon droit de juger et d'apprécier
l'événement. Enfin, il est à savoir quel
est ce droit et quelle est sa provenance,
me chargeant d'une responsabilité, dont
je ne sais si je dois l'accepter ou la
refuser. Suis-je à ma bonne place ? Qui,
ou qu'est-ce qui offre le statut d'intellectuel
? N'est-ce pas en fin de compte moi-même,
me réveillant lucidement sur les
événements qui se présentent à moi, qui
me qualifie d'intellectuel ? Car comment
sinon puis-je être qualifié de savant si
même pas je ne sais quelle est ma
condition ? Mais aussi à l'inverse, et
de là vient le problème, il est à savoir
si ainsi, en me sacrant moi-même d'intellectuel,
je ne me fais pas le détenteur
illégitime d'un droit qu'arbitrairement
j'aurai pris.
S'il reste encore difficile, comme peut
par ailleurs nous le mon-trer l'histoire
de la philosophie, de répondre à de
telles questions, une réaction se fait
sentir de bon droit et franchement, à
savoir celle du refus d'un déterminisme
des places. Car en me questionnant sur
la justesse de mon droit à prendre le
titre d'intellectuel, je laisse
enten-dre, ou du moins laisse se former
cette idée déplaisante qu'il est, en ce
monde, un livre où seraient consignés
les titres et les droits titulai-res des
individus déterminés et répertoriés,
légitimant donc la prise d'un titre par
les uns et le refus de ce titre pour les
autres. L'émission du jugement, le titre
de l'émetteur, l'adresse de cette
transmission et le destinataire seraient
ainsi tous "listés". Liberticide
déterminisme…
Ou bien peut être y aurait-il une somme
de mouvements perpé-tuels, remettant
incessamment en cause le juste titre des
uns par rap-port aux agissements, ou à
la volonté des autres par exemple. Ainsi
pourrions nous penser le rôle de chacun,
en conjuguant l'authenticité et la
conformité dans la revendication d'un
titre, évitant ainsi sa prise sauvage et
injustifiée, au refus de l'attribution a
priori et résignée d'une "étiquette".
Et que penser de l'institution et de l'institutionnalisation
d'un ti-tre, pensées déjà depuis le
texte de W. BENJAMIN ?
"Peut-être faudrait-il que l'institution
se désinstitutionalise, pour qu'elle se
sauve du schème critique du contrôle des
titres et des attributions des titres,
et pour pouvoir peut-être préserver la
conve-nance et la portée de son
institution". Si de telle suggestion
furent re-levées, il n'a pas été dit
comment l'institution pourrait se "désinstitu-tionaliser"
elle-même, sans que périssent ce sur
quoi elle repose : le respect et une
certaine autorité de l'institution.
Ce que tend à soulever de telle
considération et ce qu'elle re-vendique,
pouvant à certains égards être qualifiée
d'utopique, ne se situe pas tant dans
une pure considération du statut de l'institution,
mais dans ce que l'institution est
censée reconnaître, à savoir, l'intel-lectuel
et la production intellectuelle.
Pourquoi ne pas prôner la pro-lifération
tous azimuts de la production
intellectuelle, débridée de la
reconnaissance stricte et élitiste de l'institution
?
S'il est possible de prôner de telles
idées, encore reste t-il à se prononcer
sur les moyens, permettant une telle
prolifération. Car ce-la, en principe
est "très bien", mais comment le
réaliser ?
Cela serait de l'ordre de la pure
contingence, de la fortune de l'événement,
immaîtrisable et sciemment irréalisable
puisque appe-lant de trop rares
conditions. En outre, entreprendre de
réunir les conditions propices à cette
conception égalitaire de la production
in-tellectuelle, équivaudrait à entamer
l'institutionnalisation de l'égalité,
celle-ci renforçant justement l’inégalité
de par son favoritisme sélec-tif.
Ainsi faudrait-il louer l'héroïsme du
militant dans l'instant, comme le
voudrait Guattari, plutôt que le "pseudo-intellectuel"
fon-dant l'institution, catalogue
théorique des critères intellectualistes.
Nonobstant, il apparaît dans la
tentative de se défaire de l'insti-tution,
que l'on y retombe fatalement, tout
comme en fin de compte Guattari, qui
défendait la prééminence de la pratique
sur la théorie mais par le médiateur
théorique du discours intellectuel,
retombait dans la théorisation qu'il
dénonçait. Car en définissant le régime
ins-titutionnel que nous refusons, ne
sommes nous pas nous même dans l'institutionnalisation
? Ceci est manifeste lorsqu'il s'agit
derechef de la transmission : en effet,
ne faut-il pas, ne serait-ce seulement
que pour la transmission de cette
doctrine de la "désinstitutionalisation",
qu'il y ait un disciple, c'est-à-dire en
somme un individu se chargeant de
recueillir l'enseignement du juge
intellectuel, pour le sauvegarder voir
le partager et le transmettre ? En ce
cas, il s'agit encore de consi-dérer les
critères de cette transmission, les
qualités de qui transmet et celles de
qui reçoit.
De l'inéluctable théorisation du
discours de Guattarien répu-gnant la
théorie, à la volonté intellectuelle
échouée de la "désinstitu-tionalisation"
institutionnalisant quelque chose en fin
de compte, n'est-il pas à dire, par
rapport à ce que plus haut il a été
rapporté, que ce qu'il faille c'est
davantage d'héroïsme ? Loin de réprouver
la gravi-té des trésors inestimables de
la raison, peut-être est-ce à dire qu'iné-vitablement
le discours intellectuel, quel qu'il
soit et par définition, introduit dans
l'immédiateté de l'instant une médiation
intellectuelle, enrayant cette
spontanéité pourtant propice comme il a
été dit aux conditions pratiques d'une
action intellectuelle dénuée des bornes
institutionnalisées.
Et sans cesse roule et revient cette
lourde écume problématique qu'est de
savoir comment penser l'institution sans
gardien… Mais à défaut d'institution
comme à défaut d'un suprême regard divin,
n'y a-t-il pas quelque chose ? Ne sommes
nous pas quelque chose subsis-tant
parfois au pire des bouleversements,
lorsque se meurent toute institutions ?
"Les plébéiens ouvriers poètes et
autodidactes" là où l'institution ne
veut d'eux, sont-ils (ou ont-ils été) du
vide ? Pas en-core, nous l'espérons tous…
Peut-être que là au croisement, dans
cette somme de mouve-ments où se
croisent les individus perdant, gagnant,
échangeant res-pectivement leur titre,
se situe l'idéal condition, l'éminemment
pro-ductive, la prolifération tous
azimuts confondus. Mais encore, il reste
que cette situation rare déjà en
elle-même, ne peut être réalisée, ni
reproduite, sans quoi nous pourrions
peut-être faire de cette condi-tion, une
constante égalitaire et donc idéale.
Derechef, peut-être est-il au fond de
pareilles conceptions, même si bien
souvent l'espoir d'une communauté tend à
l'égalité et la fraternité d'un partage
libre et bien-faisant, quelque utopie,
idéalité chimérique…
Peut-être aussi est-ce de cela que nous
devrions nous satisfaire, du croisement
plutôt que du prolongement achevé du
mouvement vers un autre extrême, c'est-à-dire
comme cela a été dit d'une logique de la
bâtardise. N'étant jamais expert, plutôt
que de vouloir se faire de "noble race",
peut-être faut-il se contenter de cette
condition de "bâtard", "entre chien et
loup", n'atteignant pas l'excellence, l'accom-plissement
du mouvement dans sa direction, mais
manifestant au moins de la créativité,
de la vie.
Mais si le croisement, qu'il s'agisse
d'un croisement intercom-munautaire,
interculturel, international, etc., est
ainsi en soi admira-ble, il reste dans
son exécution, difficilement possible.
Car l'égalité, on l'a dit, est en acte
par opposition à une égalité
institutionnelle su-perficielle et
impropre à la réalité actuelle, et cette
égalité ayant une "cruciale" position au
carrefour de deux mouvements, nécessite
qu'il y ait bien ces deux mouvements, c'est-à-dire
de part et d'autre. En d'autres termes,
ce croisement idéal n'est possible que
s'il n'apparaît respectivement chez les
individus, une certaine curiosité,
impulsion du mouvement d'un individu
vers un autre. Car comment penser le
croisement des mouvements de deux
individus si l'un des deux, ou les deux
peut-être ne veulent pas bouger ? Là se
situe l'utopie, à vou-loir de chacun qu'il
s'investisse dans une composition
commune (la composition d'un croisement
de deux mouvements), à vouloir de la
volonté ce qu'elle peut refuser
indépendamment des bons conseils de la
raisons, sa "proche voisine".
Mais un phénomène apparaît plus
effrayant, puisque essentiel-lement d’actualité,
à savoir comme on l'a dit : le
libéralisme. En effet, comment penser
aujourd'hui le croisement, lorsqu'une
conception économique, extrapolée à la
politique et en fin de compte au domaine
social, fait que chacun si il en a la
possibilité, peut s'approprier la
condition qu'il désire, se faire ce qu'il
veut, c'est-à-dire "loup" ou "chien".
Comment penser le croisement dans un
pareil contexte, ou tout un chacun peut
presque du jour au lendemain, en ayant
"de bons filons", se faire Philosophe,
se faire "un Deleuze au sombre cheveux
long", comme certains de ces dandys
défilant sur les scènes du libé-ralisme
spectaculaire ?
Ainsi, s'il apparaît qu'il soit
incontestablement problématique de
définir à qui revient tel ou tel titre,
la logique de l'appropriation titulaire
pourrait être aujourd'hui confortée dans
un contexte politico-économique,
permettant à qui le peut et le veut, de
s'approprier le ti-tre qu'il souhaite.
Aussi peut-il sembler nécessaire, du
moins très utile ne serait-ce que pour
la juste valeur de la philosophie (par
exemple) de se prononcer sur la
légitimité de l'appropriation des
ti-tres (d'intellectuel en l'occurrence),
car si la détermination de la vo-lonté,
dans sa rigidité peut facilement
corrompre le but juste vers le-quel
tendait cette détermination (comme en ce
qu'il peut y avoir de dangereux lorsque
Rousseau affirme que "si quelqu'un ne
veut pas être libre on l'y forcera")
peut-être est-il aussi néfaste de
laisser libre la volonté, s'appropriant
à tort la part des uns, ne voulant point
parta-ger, refusant tout "croisement".
En ce sens, "supposons" par exemple qu'il
existe en philosophie, des pseudo
philosophes, quelques rustres "artisans"
gavant la "masse" d'un spectacle
rentable mais proprement "antiphilosophique",
pourrait on alors penser une nouvelle
avant-garde de philosophes originaux et
inventifs mais ne pouvant occuper leur
place légitime, déjà prises ?
Peut-être est-ce à dire en somme que,
jointe à la considération de la
formation intellectuelle, la révolution
devrait se penser dans une certaine
provocation du mouvement encourageant le
croisement, la rencontre, le partage et
en somme tout ce qui peut
idéologiquement être conçus comme l'incitation
au mouvement. Ainsi le moment
ré-volutionnaire, conçu comme un
mouvement réaliserait son idéal, non
dans l'accomplissement de son mouvement,
mais au moyen terme de ce dernier,
lorsque dans la positive confrontation à
d'autres mouve-ments, les deux
directions se confondraient, se
rencontreraient, par-tageraient. L'instant
est éphémère, et conçu ainsi, semble ne
tendre qu'à sa propre perte, pour que
derechef s'amorce un mouvement nou-veau,
dans une autre direction.
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