Manifeste de Ars Industrialis par Alexandre SAFDERI

« Tonnerre de Brest ! Que quelqu’un s’exprime quant ce que prochainement nous pourrions nous mettre sous la dent ! » n’entendis-je pas presque ainsi de faméliques philosophes, réclamer dès le 4 avril la ration conceptuelle ? Et « que pourrions-nous dévorer ?» (se demanda-t-on environ dans ces termes). Quelques feuilles aux grasses pages commerciales des quotidiens croustillants ? Ou pourquoi pas mentionna-t-on, quelques tranches philosophiques de ce que dernièrement nous fournit l’intellectuelle chère ? Quelque peu altier vous ayant scruté banqueter et de la sorte, pouvant d’un discret superbe juger des manières et du régal, je vous apprête à vous autres les ogres, une petite cerise.

C’est depuis un texte de Stiegler que nous engageâmes la discussion, aussi est-il presque à fêter que pour la première fois c’est d’un philosophe vivant, non en lettre et en papier mais en chair et en os, que nous nous inspirons. Et comment juger des quelques chamailles premières quant à l’allure de l’écrit, sans que derechef se dérobe la franche droiture, et sans qu’à ma place s’exprime l’adage  solennel : « des gouts et des couleurs on ne doit discuter » (aussi sait-on bien que lorsque hurle l’estomac, tout est mets, un rien enchante les papilles…). Mais d’un texte et du point de vue d’où l’on l’envisage, il faut- dire que toujours il est bien possible de se moquer, aussi ne veux-je point faire là le rapport des ronchons rudimentaires de certains, peut-être lésés de ne pouvoir rien présenter d’eux d’écrit à la critique. L’avanie fait facilement d’un texte qu’il n’est « pas philosophique », ou du moins « faussement philosophique » (comme cela pu être dit impudemment). Mais n’est-ce pas plus admirable, puisque plus subtil, de justement reconnaître les qualités philosophiques du texte. Ne se plait-on qu’à pester et vitupérer, dégradant ainsi pour se glorifier depuis les souillures que plaisamment sur un autre on aurait jeté ? Comment puis-je le croire… A « bon » « démolisseur » salut !

Plus plaisamment que nombre d’autres sans doute ne l’auraient fait, qui originalement présenta le texte répondit que point il ne fallait voir dans cette « poésie », la farouche prétention d’un auteur insolite d’endosser le costume de l’altesse philosophe (encore que se ternissent les couleurs de l’accoutrement) mais au contraire la prestation d’un écrivain œuvrant au renom d’une discipline, qu’il nous faudrait plus encourager que tourmenter.

Mais laissons là, comme elles ont été laissées, ces futilités ; davantage devrions-nous, et avions dû nous intéresser à ce dont le texte, pour nous autres commentateurs modestes, est riche philosophiquement. Et que de nos yeux ne fulminent encore trop de foudre, sans quoi nous ne serions progresser. En l’occurrence, plutôt que de voir par « mondialisation », « économie de marché », etc., l’emploi trivial de quelques termes en vogues, voyons plutôt la tentative d’un décodage de précis phénomènes politiques, sociaux et économiques.

Mais fut-ce et serait-ce pertinent vraiment, encore que le texte nous y incite, de se hasarder si promptement au commentaire des pesantes notions telles que « le capitalisme » ? Quand bien même l’eut on voulu, en aurions nous eu le temps ? Sûrement non, aussi rapidement évacua-t-on cette idée de vouloir interpréter tant l’actualité et l’histoire économique que celle politique et géopolitique, pour pouvoir dialoguer intelligemment du capitalisme. (Quelle splendide dénégation de la gloutonnerie, et quel honneur à la précise dégustation !).

Ainsi dans une moindre mesure, c’est de notre rapport souligné par le texte à la technique que nous nous sommes spécialement intéressés. Si certes au travers du texte il n’est pas à voir de catastrophisme, de diabolisation de la technique et de la société industrielle, peut-être faut-il y voir nonobstant la dénonciation d’un certain conditionnement, c’est-à-dire plus précisément un conditionnement industriel et commercial du désir.

Encore que Stiegler étalant concrètement son diagnostique nous y fasse acquiescer, il n’en reste pas moins qu’il faille savoir à quoi il s’administre. Peut-être pensa-t-on, gère-t-il l’absence patente d’un tempérament du désir fade et inaltérable dans la bride de son conditionnement. Quand bien même puisse paraitre pour un « vieil anarchiste » ruinant sciemment les raisonnements des uns, il fallut considérer, du moins supposer qu’il n’y ait rien à diagnostiquer à la situation économique en ce que cette dernière, d’elle-même s’administrerait admirablement, c’est-à-dire positivement. En effet, le Marché pris ainsi généralement, ne génère-t-il pas de lui-même d’autres marchés ? Et cela, n’est-ce pas positif ?

Bondissant presque, on s’insurgea contre cette louange sophistique d’une situation critique inspirant quelques pessimistes tonalités, comme celle en l’occurrence du texte que l’on dénonça.

Fi la grisaille alarmiste ! « Qui contrôle quoi ? » En effet sont-ce encore les hommes qui contrôlent la terrible Machine industrielle ; The tiger in the tank  se serait-il prit de vouloir manger son maître ? Et sommes toutes, n’est-ce pas nous même, technophobes cultivant ce que nous appréhendons, qui soignons notre paranoïa ? Cette formule, que j’estime avoir été la plus belle de toutes et qu’avec le plus de justesse je rapporterai là, fut celle ci : « Toxicomanes, nous médisons nous pas et ne blâmons nous pas cet opium, pour peut-être apaiser la pénible culpabilité lorsque dans nos veines nous l’injectons ? ».

Et que faut-il faire de ces gémissements du philosophe fatalement toxicomane, s’attristant d’une réalité morose que lui même cultive ? Stiegler dénonce-t-il la manière d’injecter le poison, ou bien n’est-il qu’un malade de plus, martyr d’un corps qu’ils ne contrôlent plus ?

Bondissant et rebondissant sans cesse, les uns soucieux d’une quelque progression de nos sessions, voulurent mettre en rapport ce texte au précédant ; et j’eus bien salué là l’élan enthousiaste, si seulement ces uns ne se stoppèrent pas brutalement, foudroyés par la fougue éblouissante et l’emphase fulgurante de quelques autres fervents rhéteurs…. Avant heureusement, que l’émouvante gorgone ne pétrifia presque l’ensemble de l’auditoire, quelques bribes de cette mise en rapport purent être sauvées. Comme Guattari, Stiegler dénoncerait dans son texte une certaine massification du comportement, c’est-à-dire la tendance à la vulgarisation du comportement d’un groupe massifié de telle sorte qu’il ne réagisse plus que d’une voix canalisée et bien dirigée.  Mais quel sauveur, ne vient pas sauver le peuple en détresse, prisonnier de quelques barreaux le massifiant, l’entassant dans une cellule commune?

Et comment se faire lecteur de Stiegler, sans résilier ce que nous approuvâmes chez Guattari, ou en d’autres termes, comment, ne serait-ce qu’en considérant le texte dans sa forme, l’écrit et sa thèse, ne par faire de Stiegler son auteur, l’antithèse parfaite de ce que Guattari dénonçait ? C’est-à-dire que, dès lors qu’est formalisée une théorie bornant la révolution à son aspect intellectuel, fatalement nous tombons dans ce que dénonce Guattari dans la théorisation de la révolution. De là vient que toujours il est risqué de se prononcer en de si généraux termes, sur un sujet qui ne devrait admettre, comme le défend Guattari, qu’un aspect pratique, puisque c’est dans ce dernier qu’il se concrétise et fait que nous puissions ensuite spéculer sur lui. Aussi est-il risqué, de ne pas sombrer dans une rustique généralité, en l’occurrence des termes du texte de Stiegler, ne se voulant pourtant initialement que l’expression au mieux adaptée d’une réalité concrète (pour Stiegler l’inauguration de Ars industrialis).

Aussi met-il, outre l’aspect stylistique du texte philosophique en avant cette question quant à la posture de son auteur, intellectualisant une situation, arrachant cette dernière par la spéculation de ses souches pragmatiques. Cet auteur n’est que « l’intellectuel ». Hautain et perché hors d’une caverne que nous avons défini, nous pensons la révolution d’un pays, d’un peuple, d’un groupuscule, etc., mais ne sommes nous pas de piteux thérapeutes, diagnostiquant faussement quelques remèdes éphémères et parfaitement inutiles, pour que passe mieux individuellement l’opium dans les veines ? L’avant bras devient douloureux… Vite regroupons nous, devisons, piaillons sur le monde, pour couvrir le lourd silence ! Quelle est l’implication pragmatique de l’intellectuel ? Telle se trame au fond, selon moi, la question majeure de qui se dit intellectuel.

Stiegler nota-t-on, ne prendrait ses yeux plus gros que le ventre, en isolant un élément particulier, l’inspectant et le jugeant intellectuellement. En l’occurrence, dans le travail philosophique, serait isolée la technique encore. Si Stiegler « conforte cette dernière », ne faisant pas d’elle la nouvelle monstruosité, ou du moins n’est pas technophobe, la question pour nous est : Comment penser cette technique ?

Qu’il m’en coute de ne paraitre qu’un insolite et sauvage scribe, je ne puis qu’admirer et marquer là l’expression de mon adoration quant à ce fabuleux talent dont certain font preuve dans leurs cabrioles sophistiques (voulant duper un bon dupeur), hypnotisant l’auditoire abrutis par un regard coincé derrière de petites lunettes, et jonglant avec les questions comme s’il s’agissait d’un tour de prestidigitation. Ainsi passa-t-on d’un trait et très vite de « Comment penser la technique ? » à « Quelle est la bonne utilisation de la technique ? », pour enfin finir par « Qu’est-ce que le désir ? »… Aussi m’est-il impossible d’égaler la virtuosité de ces gredins rhéteurs, et je ne puis rester coi ni glisser les arguments de la soirée dans mon rapport comme j’en ai l’habitude, sans m’étonner derechef, soit que l’on puisse engourdir l’auditoire avec de si vulgaires manigances, soit pour les autres intervenants, que l’on puisse encaisser ces gaucheries philosophiques.

N’étant pas complètement hébétés, on en revint tout de même à cette question de la technique (A croire que ces bon sophistes ne le sont pas tant. Mais que sont-ils alors ?…). N’est-elle pas effrayante cette technique, mettant dans les malhabiles mains d’un homme tout juste sorti des cavernes, d’immense réseaux informatiques faisant du monde un « village planétaire », quelques stations spatiales, quelques bombes nucléaires, etc. ? Par exemple, ne sait-on pas combien peut-il être grave et bouleversant « d’envoyer un texto » à sa dulcinée, dont la vie changera peut être dans la soirée. Et comme est beau « l’homme qui pianote sur son clavier comme s’il jouait du piano »… La poésie des uns me fascinent vraiment !

Derechef, il serait simple d’aggraver la situation, faisant fi d’une histoire supportant l’évolution progressive de cette technique, peut être pas ainsi si « fulgurante ». Et là aussi put on retrouver l’implication spectaculaire dans l’oppression technologique en ce que nous serions comme « figés dans l’image », dont la diffusion aurait été assurée par la technologie, et l’histoire « portant en germe » les technologie du spectacle, fleurissant alors. Baignant dans l’image, et comme un nuée oppressante le spectaculaire nous envelopperait amèrement. Mais qu’étions-nous avant de plonger dans ce bain spectaculaire ? Et quand avons-nous plongé ? Que c’est-il passé ? D’ailleurs s’est-il passé grand-chose ?

Mais importe-t-il véritablement cet avant ? Cet à dire, non pas l’implication sur notre présent de cet avant, mais la réalité effective de ce dernier, est-elle nécessaire ? Par exemple on proposa de faire de cet avant, le réquisit mythologique, possiblement fictif, mais employé présentement pour que puisse être relancé le mouvement révolutionnaire. Ainsi quand bien même cet avant n’ait jamais existé, nous pourrions faire de lui l’instrument comblant l’absence de mythe présent, pour une révolution présente. Prenons comme exemple ce mythe agréable de l’université hégélienne. Fut-elle effectivement là, cette osmose intellectuelle au sein de l’université ? Ainsi dirait-on, que peu importe l’effectivité de cette époque passée que nul aujourd’hui ne connait ; seul importe ce que son souvenir suscite, ce qu’il nous fait revendiquer.

Mais n’est-ce pas périlleux, tant dans l’emploi d’un mythe n’ayant peut être jamais existé, que dans l’appropriation ou la création d’un tel mythe ? Car quant à un mythe inconnu effectivement, certain ayant de lui la connaissance doivent bien se l’approprier, invoquer le mythe fantomatique, ou le créer même par exemple. Ces « certains » invocateurs sont effrayant… Qui sont-ils ? Comment et qui peut les choisir ? En somme, comment penser la création mythologique, lorsque la philosophie fait du philosophe le roi créateur du mythe noblement mensonger, mais lorsqu’aussi l’histoire montre de ce personnage de sombres faciès.

Mais « est-ce cela ou rien ? » Qu’est-ce que ce rien ? La situation est-elle si catastrophique, qu’il nous faut penser, créer un mythe, déterminer qui créera le mythe, etc. Sommes nous un rien, estropié par une chimère technologique sauvage, sans mythe ni sauveur idéal pour relancer le désir. Sur ce point que, concernant la conception philosophique et psychanalytique du désir et de l’implication du désir dans une réflexion, les considérations de ce désir changent considérablement d’un Freud à un Spinoza, d’un Deleuze à un Stiegler, il a été remarqué qu’a l’égard du point de vue de Stiegler il fallait nuancer la critique, c’est-à-dire décontracter une considération trop restreinte du désir pour adopter le point de vue de l’auteur, et cela même dans le but de le critiquer pertinemment. Ainsi dut-on prévenir quelques mauvaises critiques quant à l’appropriation maladroite d’un concept comme celui du désir, par Stiegler qui en fait, propose une interprétation sienne de ce concept.

Mais quand bien même l’eut-il penser différemment, Stiegler comme d’autres rejoint sur ce point que le désir de lui-même est névrosé, la conception freudienne du désir, décrivant ce dernier comme « s’oppressant lui-même », ou plutôt dans « l’ auto-oppression ». Et pour en revenir à notre insignifiante position du rien chétif devant son monstre, n’est-ce pas somme toute le problème de la cristallisation du mythe, c’est-à dire non pas l’absence de ce dernier mais le blocage de celui-ci, inapproprié et inadéquate ? L’impuissance d’adhérer à un mythe engendrerait l’impossibilité de la relance du désir révolutionnaire, puisant sa source dans le mythe. Que peut-on entendre, dans cette « impossibilité d’adhérer au mythe » ? N’est-ce pas l’impossibilité pour qui tend à s’en servir dans le mouvement révolutionnaire, à se figurer le mythe, à se le représenter ? Ou peut-être est-ce l’inadéquation de cette figuration à ce que veut se figurer le quidam révolutionnaire…

Donc, qu’est-ce, dans le mouvement révolutionnaire, que cette impuissance ce blocage, frustrant notre désir ? la peur, répondit-on. La peur de « fourrer les mains dans la mélasse », la peur d’engager le pas, de prendre le pari. La foule d’apriori, cultivée peut être spectaculairement, fait de nous que nous appréhendons le risque d’engager la marche révolutionnaire, et cultive ainsi en nous le manque de confiance.

Mais si l’époque ne parle pas, est-ce d’elle pour autant un manque de confiance ? n’est-ce pas impérieux que d’exiger ainsi que l’on s’exprime ? car peut-être, si rien n’est dit c’est que tout est au mieux ».

Plutôt que de par les cornes prendre le « taureau », je veux prendre ce qui m’a semblée être plus une vache boiteuse, par la queue pour la taquiner un peu ; et, dirai-je, n’est-ce pas plutôt lorsque tout est dit que tout reste à faire ? N’est-ce pas lorsque disparaitront des groupes tels que les nôtres, bavardant tantôt sur la révolution, tantôt sur un autre sujet, qu’il s’agira pratiquement de révolutionner quelque chose ? large, il me semble que cette question (que nul ne lira puisque pour lire il faut se taire ; or peu sont ceux qui savent se taire lorsqu’il le faut) parle d’elle-même, aussi n’est-il plus à souhaiter pour qui veut révolutionner, que meurt nos groupes philosophiques !