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[Séance du mercredi
18 avril 2007]
Sur
Georges COLLINS, Marc CREPON, Catherine
PERRET, Bernard STIEGLER,
Manifeste de Ars Industrialis
par Alexandre SAFDERI
« Tonnerre
de Brest ! Que quelqu’un s’exprime quant
ce que prochainement nous pourrions nous
mettre sous la dent ! » n’entendis-je
pas presque ainsi de faméliques
philosophes, réclamer dès le 4 avril la
ration conceptuelle ? Et « que
pourrions-nous dévorer ?» (se
demanda-t-on environ dans ces termes).
Quelques feuilles aux grasses pages
commerciales des quotidiens
croustillants ? Ou pourquoi pas
mentionna-t-on, quelques tranches
philosophiques de ce que dernièrement
nous fournit l’intellectuelle chère ?
Quelque peu altier vous ayant scruté
banqueter et de la sorte, pouvant d’un
discret superbe juger des manières et du
régal, je vous apprête à vous autres les
ogres, une petite cerise.
C’est
depuis un texte de Stiegler que nous
engageâmes la discussion, aussi est-il
presque à fêter que pour la première
fois c’est d’un philosophe vivant, non
en lettre et en papier mais en chair et
en os, que nous nous inspirons. Et
comment juger des quelques chamailles
premières quant à l’allure de l’écrit,
sans que derechef se dérobe la franche
droiture, et sans qu’à ma place
s’exprime l’adage solennel : « des
gouts et des couleurs on ne doit
discuter » (aussi sait-on bien que
lorsque hurle l’estomac, tout est mets,
un rien enchante les papilles…). Mais
d’un texte et du point de vue d’où l’on
l’envisage, il faut- dire que toujours
il est bien possible de se moquer, aussi
ne veux-je point faire là le rapport des
ronchons rudimentaires de certains,
peut-être lésés de ne pouvoir rien
présenter d’eux d’écrit à la critique.
L’avanie fait facilement d’un texte
qu’il n’est « pas philosophique », ou du
moins « faussement philosophique »
(comme cela pu être dit impudemment).
Mais n’est-ce pas plus admirable,
puisque plus subtil, de justement
reconnaître les qualités philosophiques
du texte. Ne se plait-on qu’à pester et
vitupérer, dégradant ainsi pour se
glorifier depuis les souillures que
plaisamment sur un autre on aurait
jeté ? Comment puis-je le croire… A
« bon » « démolisseur » salut !
Plus
plaisamment que nombre d’autres sans
doute ne l’auraient fait, qui
originalement présenta le texte répondit
que point il ne fallait voir dans cette
« poésie », la farouche prétention d’un
auteur insolite d’endosser le costume de
l’altesse philosophe (encore que se
ternissent les couleurs de
l’accoutrement) mais au contraire la
prestation d’un écrivain œuvrant au
renom d’une discipline, qu’il nous
faudrait plus encourager que tourmenter.
Mais laissons là, comme
elles ont été laissées, ces futilités ;
davantage devrions-nous, et avions dû
nous intéresser à ce dont le texte, pour
nous autres commentateurs modestes, est
riche philosophiquement. Et que de nos
yeux ne fulminent encore trop de foudre,
sans quoi nous ne serions progresser. En
l’occurrence, plutôt que de voir par
« mondialisation », « économie de
marché », etc., l’emploi trivial de
quelques termes en vogues, voyons plutôt
la tentative
d’un décodage de précis phénomènes
politiques, sociaux et économiques.
Mais
fut-ce et serait-ce pertinent vraiment,
encore que le texte nous y incite, de se
hasarder si promptement au commentaire
des pesantes notions telles que « le
capitalisme » ? Quand bien même
l’eut on voulu, en aurions nous eu le
temps ? Sûrement non, aussi rapidement
évacua-t-on cette idée de vouloir
interpréter tant l’actualité et
l’histoire économique que celle
politique et géopolitique, pour pouvoir
dialoguer intelligemment du
capitalisme. (Quelle splendide
dénégation de la gloutonnerie, et quel
honneur à la précise dégustation !).
Ainsi dans
une moindre mesure, c’est de notre
rapport souligné par le texte à la
technique que nous nous sommes
spécialement intéressés. Si certes au
travers du texte il n’est pas à voir de
catastrophisme, de diabolisation de la
technique et de la société industrielle,
peut-être faut-il y voir nonobstant la
dénonciation d’un certain
conditionnement, c’est-à-dire plus
précisément un conditionnement
industriel et commercial du désir.
Encore que
Stiegler étalant concrètement son
diagnostique nous y fasse acquiescer, il
n’en reste pas moins qu’il faille savoir
à quoi il s’administre. Peut-être
pensa-t-on, gère-t-il l’absence patente
d’un tempérament du désir fade et
inaltérable dans la bride de son
conditionnement. Quand bien même puisse
paraitre pour un « vieil anarchiste »
ruinant sciemment les raisonnements des
uns, il fallut considérer, du moins
supposer qu’il n’y ait rien à
diagnostiquer à la situation économique
en ce que cette dernière, d’elle-même
s’administrerait admirablement,
c'est-à-dire positivement. En effet, le
Marché pris ainsi généralement, ne
génère-t-il pas de lui-même d’autres
marchés ? Et cela, n’est-ce pas
positif ?
Bondissant
presque, on s’insurgea contre cette
louange sophistique d’une situation
critique inspirant quelques pessimistes
tonalités, comme celle en l’occurrence
du texte que l’on dénonça.
Fi la
grisaille alarmiste ! « Qui contrôle
quoi ? » En effet sont-ce encore les
hommes qui contrôlent la terrible
Machine industrielle ; The tiger in
the tank se serait-il prit de
vouloir manger son maître ? Et sommes
toutes, n’est-ce pas nous
même, technophobes cultivant ce que nous
appréhendons, qui soignons notre
paranoïa ? Cette formule, que j’estime
avoir été la plus belle de toutes et
qu’avec le plus de justesse je
rapporterai là, fut celle ci :
« Toxicomanes, nous médisons nous pas et
ne blâmons nous pas cet opium, pour
peut-être apaiser la pénible culpabilité
lorsque dans nos veines nous
l’injectons ? ».
Et que
faut-il faire de ces gémissements du
philosophe fatalement toxicomane,
s’attristant d’une réalité morose que
lui même cultive ? Stiegler dénonce-t-il
la manière d’injecter le poison, ou bien
n’est-il qu’un malade de plus, martyr
d’un corps qu’ils ne contrôlent plus ?
Bondissant
et rebondissant sans cesse, les uns
soucieux d’une quelque progression de
nos sessions, voulurent mettre en
rapport ce texte au précédant ; et j’eus
bien salué là l’élan enthousiaste, si
seulement ces uns ne se stoppèrent pas
brutalement, foudroyés par la fougue
éblouissante et l’emphase fulgurante de
quelques autres fervents rhéteurs….
Avant heureusement, que l’émouvante
gorgone ne pétrifia presque l’ensemble
de l’auditoire, quelques bribes de cette
mise en rapport purent être sauvées.
Comme Guattari, Stiegler dénoncerait
dans son texte une certaine
massification du comportement,
c'est-à-dire la tendance à la
vulgarisation du comportement d’un
groupe massifié de telle sorte qu’il ne
réagisse plus que d’une voix canalisée
et bien dirigée. Mais quel sauveur, ne
vient pas sauver le peuple en détresse,
prisonnier de quelques barreaux le
massifiant, l’entassant dans une cellule
commune?
Et comment
se faire lecteur de Stiegler, sans
résilier ce que nous approuvâmes chez
Guattari, ou en d’autres termes,
comment, ne serait-ce qu’en considérant
le texte dans sa forme, l’écrit et sa
thèse, ne par faire de Stiegler son
auteur, l’antithèse parfaite de ce que
Guattari dénonçait ? C’est-à-dire que,
dès lors qu’est formalisée une théorie
bornant la révolution à son aspect
intellectuel, fatalement nous tombons
dans ce que dénonce Guattari dans la
théorisation de la révolution. De là
vient que toujours il est risqué de se
prononcer en de si généraux termes, sur
un sujet qui ne devrait admettre, comme
le défend Guattari, qu’un aspect
pratique, puisque c’est dans ce dernier
qu’il se concrétise et fait que nous
puissions ensuite spéculer sur lui.
Aussi est-il risqué, de ne pas sombrer
dans une rustique généralité, en
l’occurrence des termes du texte de
Stiegler, ne se voulant pourtant
initialement que l’expression au mieux
adaptée d’une réalité concrète (pour
Stiegler l’inauguration de Ars
industrialis).
Aussi
met-il, outre l’aspect stylistique du
texte philosophique en avant cette
question quant à la posture de son
auteur, intellectualisant une situation,
arrachant cette dernière par la
spéculation de ses souches pragmatiques.
Cet auteur n’est que « l’intellectuel ».
Hautain et perché hors d’une caverne que
nous avons défini, nous pensons la
révolution d’un pays, d’un peuple, d’un
groupuscule, etc., mais ne sommes nous
pas de piteux thérapeutes,
diagnostiquant faussement quelques
remèdes éphémères et parfaitement
inutiles, pour que passe mieux
individuellement l’opium dans les
veines ? L’avant bras devient
douloureux… Vite regroupons nous,
devisons, piaillons sur le monde, pour
couvrir le lourd silence ! Quelle est
l’implication pragmatique de
l’intellectuel ? Telle se trame au fond,
selon moi, la question majeure de qui se
dit intellectuel.
Stiegler
nota-t-on, ne prendrait ses yeux plus
gros que le ventre, en isolant un
élément particulier, l’inspectant et le
jugeant intellectuellement. En
l’occurrence, dans le travail
philosophique, serait isolée la
technique encore. Si Stiegler « conforte
cette dernière », ne faisant pas d’elle
la nouvelle monstruosité, ou du moins
n’est pas technophobe, la question pour
nous est : Comment penser cette
technique ?
Qu’il m’en
coute de ne paraitre qu’un insolite et
sauvage scribe, je ne puis qu’admirer et
marquer là l’expression de mon adoration
quant à ce fabuleux talent dont certain
font preuve dans leurs cabrioles
sophistiques (voulant duper un bon
dupeur), hypnotisant l’auditoire abrutis
par un regard coincé derrière de petites
lunettes, et jonglant avec les questions
comme s’il s’agissait d’un tour de
prestidigitation. Ainsi passa-t-on d’un
trait et très vite de « Comment penser
la technique ? » à « Quelle est la bonne
utilisation de la technique ? », pour
enfin finir par « Qu’est-ce que le
désir ? »… Aussi m’est-il impossible
d’égaler la virtuosité de ces gredins
rhéteurs, et je ne puis rester coi ni
glisser les arguments de la soirée dans
mon rapport comme j’en ai l’habitude,
sans m’étonner derechef, soit que l’on
puisse engourdir l’auditoire avec de si
vulgaires manigances, soit pour les
autres intervenants, que l’on puisse
encaisser ces gaucheries
philosophiques.
N’étant
pas complètement hébétés, on en revint
tout de même à cette question de la
technique (A croire que ces bon
sophistes ne le sont pas tant. Mais que
sont-ils alors ?...). N’est-elle pas
effrayante cette technique, mettant dans
les malhabiles mains d’un homme tout
juste sorti des cavernes, d’immense
réseaux informatiques faisant du monde
un « village planétaire », quelques
stations spatiales, quelques bombes
nucléaires, etc. ? Par exemple, ne
sait-on pas combien peut-il être grave
et bouleversant « d’envoyer un texto » à
sa dulcinée, dont la vie changera peut
être dans la soirée. Et comme est beau
« l’homme qui pianote sur son clavier
comme s’il jouait du piano »… La poésie
des uns me fascinent vraiment !
Derechef,
il serait simple d’aggraver la
situation, faisant fi d’une histoire
supportant l’évolution progressive de
cette technique, peut être pas ainsi si
« fulgurante ». Et là aussi put on
retrouver l’implication spectaculaire
dans l’oppression technologique en ce
que nous serions comme « figés dans
l’image », dont la diffusion aurait été
assurée par la technologie, et
l’histoire « portant en germe » les
technologie du spectacle, fleurissant
alors. Baignant dans l’image, et comme
un nuée oppressante le spectaculaire
nous envelopperait amèrement. Mais
qu’étions-nous avant de plonger dans ce
bain spectaculaire ? Et quand avons-nous
plongé ? Que c’est-il passé ? D’ailleurs
s’est-il passé grand-chose ?
Mais
importe-t-il véritablement cet avant ?
Cet à dire, non pas l’implication sur
notre présent de cet avant, mais la
réalité effective de ce dernier,
est-elle nécessaire ? Par exemple on
proposa de faire de cet avant, le
réquisit mythologique, possiblement
fictif, mais employé présentement pour
que puisse être relancé le mouvement
révolutionnaire. Ainsi quand bien même
cet avant n’ait jamais existé, nous
pourrions faire de lui l’instrument
comblant l’absence de mythe présent,
pour une révolution présente. Prenons
comme exemple ce mythe agréable de
l’université hégélienne. Fut-elle
effectivement là, cette osmose
intellectuelle au sein de l’université ?
Ainsi dirait-on, que peu importe
l’effectivité de cette époque passée que
nul aujourd’hui ne connait ; seul
importe ce que son souvenir suscite, ce
qu’il nous fait revendiquer.
Mais
n’est-ce pas périlleux, tant dans
l’emploi d’un mythe n’ayant peut être
jamais existé, que dans l’appropriation
ou la création d’un tel mythe ? Car
quant à un mythe inconnu effectivement,
certain ayant de lui la connaissance
doivent bien se l’approprier, invoquer
le mythe fantomatique, ou le créer même
par exemple. Ces « certains »
invocateurs sont effrayant… Qui
sont-ils ? Comment et qui peut les
choisir ? En somme, comment penser la
création mythologique, lorsque la
philosophie fait du philosophe le roi
créateur du mythe noblement mensonger,
mais lorsqu’aussi l’histoire montre de
ce personnage de sombres faciès.
Mais
« est-ce cela ou rien ? » Qu’est-ce que
ce rien ? La situation est-elle si
catastrophique, qu’il nous faut penser,
créer un mythe, déterminer qui créera le
mythe, etc. Sommes nous un rien,
estropié par une chimère technologique
sauvage, sans mythe ni sauveur idéal
pour relancer le désir. Sur ce point
que, concernant la conception
philosophique et psychanalytique du
désir et de l’implication du désir dans
une réflexion, les considérations de ce
désir changent considérablement d’un
Freud à un Spinoza, d’un Deleuze à un
Stiegler, il a été remarqué qu’a l’égard
du point de vue de Stiegler il fallait
nuancer la critique, c’est-à-dire
décontracter une considération trop
restreinte du désir pour adopter le
point de vue de l’auteur, et cela même
dans le but de le critiquer
pertinemment. Ainsi dut-on prévenir
quelques mauvaises critiques quant à
l’appropriation maladroite d’un concept
comme celui du désir, par Stiegler qui
en fait, propose une interprétation
sienne de ce concept.
Mais quand
bien même l’eut-il penser différemment,
Stiegler comme d’autres rejoint sur ce
point que le désir de lui-même est
névrosé, la conception freudienne du
désir, décrivant ce dernier comme
« s’oppressant lui-même », ou plutôt
dans « l’ auto-oppression ». Et pour en
revenir à notre insignifiante position
du rien chétif devant son
monstre, n’est-ce pas somme toute le
problème de la cristallisation du
mythe, c’est-à dire non pas
l’absence de ce dernier mais le blocage
de celui-ci, inapproprié et inadéquate ?
L’impuissance d’adhérer à un mythe
engendrerait l’impossibilité de la
relance du désir révolutionnaire,
puisant sa source dans le mythe. Que
peut-on entendre, dans cette
« impossibilité d’adhérer au mythe » ?
N’est-ce pas l’impossibilité pour qui
tend à s’en servir dans le mouvement
révolutionnaire, à se figurer le mythe,
à se le représenter ? Ou peut-être
est-ce l’inadéquation de cette
figuration à ce que veut se figurer le
quidam révolutionnaire…
Donc,
qu’est-ce, dans le mouvement
révolutionnaire, que cette impuissance
ce blocage, frustrant notre désir ? la
peur, répondit-on. La peur de « fourrer
les mains dans la mélasse », la peur
d’engager le pas, de prendre le pari.
La foule d’apriori, cultivée peut
être spectaculairement, fait de nous que
nous appréhendons le risque
d’engager la marche révolutionnaire, et
cultive ainsi en nous le manque de
confiance.
Mais si
l’époque ne parle pas, est-ce d’elle
pour autant un manque de confiance ?
n’est-ce pas impérieux que d’exiger
ainsi que l’on s’exprime ? car
peut-être, si rien n’est dit c’est que
tout est au mieux ».
Plutôt que de par les
cornes prendre le « taureau », je veux
prendre ce qui m’a semblée être plus une
vache boiteuse, par la queue pour la
taquiner un peu ; et, dirai-je,
n’est-ce pas plutôt lorsque tout est dit
que tout reste à faire ? N’est-ce
pas lorsque disparaitront des groupes
tels que les nôtres, bavardant tantôt
sur la révolution, tantôt sur un autre
sujet, qu’il s’agira pratiquement de
révolutionner quelque chose ? large, il
me semble que cette question (que nul ne
lira puisque pour lire il faut se
taire ; or peu sont ceux qui savent se
taire lorsqu’il le faut) parle
d’elle-même, aussi n’est-il plus à
souhaiter pour qui veut révolutionner,
que meurt nos
groupes philosophiques !
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