|
[Séance du
mercedi 4 avril 2007]
sur GUATTARI, Nous sommes tous
des groupuscules
par Alexandre SAFDERI
Là, au havre virtuel de
l’auguste discipline philosophique,
serait-ce permis pour nous de ne point
trop se claustrer dans quelque machinale
rigueur, dans une impassible et lassante
droiture ? Car qu’il me coûterait en
l’occurrence, de contenir seulement mes
impressions …
C’est que, ferme et
enhardi, je m’étais fait pour dessein ce
soir d’aller tirer quelque « mauvaises
barbes », mais, surpris par la tournure
que prit le lingual flot de l’agréable
discussion, parodiant l’un des
intervenants il me faut bien avouer que
cette dernière soirée me fit
l’impression d’avoir bu la fraîche
lampée d’une tonique orangeade (mais
aussi confie-je personnellement qu’il
fallait bien l’acidité d’une agrume pour
que passe l’exécrable relent d’une
gousse de Vanille avariée…).
D’emblée est-il
à
remarquer que sans cesse, lorsqu’un texte
est largué au centre du groupe spéculant
sur la pitance conceptuel, se pose ce
problème qu’est l’adéquation du point de
vue de l’auteur, au notre. Ainsi des
uns, Félix Guattari (1930-1992, auteur
du texte bref, Nous sommes tous des
groupuscules, depuis lequel nous
entamâmes la discussion) aurait été de
son texte, plus proche peut-être que
d’autres auteurs purent l’être (comme
ces «uns», je pense ici peut être à W.
BENJAMIN). Mais où cette proximité,
cette fraîcheur se situerait-elle ? (De
ce qu’à une telle question il n’y a eu
que des « travers » de réponse, je veux
là la reformuler).
Serait-ce seulement dans
ce style sciemment trivial, et
certainement vulgaire à certains
égards ? Mais alors connais-je aussi de
nombreuses bouffonneries commerciales,
destinées à être lu par tous, je veux
dire même de qui ne daigne connaître de
la langue française que son argot
piteux. N’est-ce pas plutôt désolant de
laisser son texte aux plus rustres (si
du moins ce texte a de la valeur) et de
laisser le loisir à l'objection de
traiter l’auteur (qui je n’en doute,
n’ignore pas la finesse de notre langue)
comme une sorte de pourceaux bestial,
puisque mal éduqué …
Mais plus sérieusement
serait-ce plutôt d’une proximité
temporelle et historique dont le texte
fait l’objet ? Pourtant, si certes
Guattari côtoie de près notre jeune
vingt et énième siècle, peut-on dire que
sa France et la lutte qu’avec elle il
mena, soit la même que la notre ?
Connaissons-nous le grave bouleversement
aux suites planétaires d’un changement
de système monétaire comme la fin de la
convertibilité du dollar en 1968 ?
Connaissons-nous les mobilisations
contre les conflits armés, comme il eut
pu y en avoir en France dans les lycées
contre le carnage américains au Vietnam
(nous qui grassement sommes avachis sur
le sofa plastifié, regardant tantôt à la
télévision ce que
donne «« l’intervention américaine en
Irak ») ? Encore, voyons nous la foule
estudiantine défiler et chanter d’une
seule voix l’internationale,
comme ces foules, qu’a certainement vu
Guattari devant la tombe du soldat
inconnu, il y a de là maintenant presque
quarante ans ? Désolé, il me faut
laisser béantes ces questions…
Nous ne saurions en
revanche, refuser l’originalité comme la
pertinence de certaines observations ;
comme celle notamment d’une
protestation, d’un refus de la
distribution des places, de part et
d’autres d’une action, d’un mouvement
révolutionnaire en l’occurrence.
C'est-à-dire l’arbitraire titre de
militant, de l'opposant, etc. Et
qu’entend Guattari à travers cette
critique de l’étiquette (plutôt de
l’attribution de l’étiquette) ?
C’est que quelque
fragrance on ne peut plus
révolutionnaire fleure l’étroite théorie
révolutionnaire…Qu’est-ce à dire ? Que
c’est d’une manière nouvelle que
pourrait être pensée la révolution ; non
plus forcément comme l’application d’une
théorie révolutionnaire, mais
davantage comme le rassemblement
pratique de groupuscules. En
cloîtrant la formation des groupes dans
une logique identitaire, la théorie
révolutionnaire instaurerait des
critères d’existence du groupe, non
formé alors pratiquement mais
théoriquement. Connaissant maintenant
l’igné élan de l’auteur s’emportant
parfois, je puis, je pense sans trahir
la pensée guattarienne, dire de cette
dernière que dans la violence de
certaines critiques (spécialement à
l’égard da la théorie que pourtant prise
de nombreux penseurs) il n’y a que la
plainte de ne voir plus couler dans les
veines des prochaines révolutions qu’un
sang fade et superficiel, stagnant dans
un marécage abstrait. Aussi dans ce
sens, si quelque vérité il y a, elle se
doit d’être, non plus de l’ordre de
l’information, du compte rendu mais bien
de l’ordre pratique, c'est-à-dire pétrie
par la poigne de qui agit. Comment ne
pas voir là le soupir du vieux Marx,
d’une aspiration pratique à la
transformation du monde, par opposition
à l’abstraction de ce dernier…
Et manifestement on vit
de l’optimisme dans cette critique de la
lutte politique individuelle.
C'est-à-dire que le groupe est
pensé comme le « constat générateur de
désindividualisation », comme le
principe optimiste d’un rassemblement
pratique et prolifique. A cela
objectèrent certains plus pessimistes
(ce fut paradoxalement, non pas les plus
« expérimentés » qu’on eut pu croire
nostalgique d’un bon temps passé, mais
de plus jeunes intervenants, l’air
certes plus vieux, fiers de leurs joues
pubescentes) que le militantisme
guattarien, dans sa volonté activiste ne
saurait être effectif, c'est-à-dire que,
déterminé seulement par sa volonté,
l’action du groupuscule ne pourrait
s’actualiser.
Mais peut-être, comme il
a été dit, faut-il voir dans la
dénonciation de la stérilité du discours
théorique, l’annonce d’une nouvelle
considération de la révolution, et du
groupe révolutionnaire ; l’absence de
formalité, d’une détermination
définitive et idéale serait précisément
la propice prémisse quant à la formation
du groupe et de « l’aliénation
généralisée » surgirait le groupuscule
différent. Ainsi ce ne serait ni
l’application sur lui d’une résolution
théorique, ni la reprise d’une idéologie
passée qui constituerait le groupe, mais
au contraire ce dernier naîtrait de
lui-même, en fonction de ce qui
empiriquement se présente à lui, et
spontanément. C’est somme toute, la
spontanéité comme essence
sous-jacente du groupuscule qui fonde ce
dernier, en tant que ce n’est non plus
l’idéal détermination, mais la pratique
actualisation d’un mouvement commun qui
fonde et unifie le groupe.
Alors put-on voir dans
cette constitution du groupuscule, la
force réalisatrice d’un groupe
d’individu émergent de la chaotique
généralité aliénée, prenant puissamment
conscience, s’élevant vers la
réalisation, impossible pour la
généralité réalisée.
Dans ce sens, quel est le
sens du désir, comment oeuvre t-il ? Ce
serait, volontairement selon les uns ou
peut être moins délibérément selon les
autres, dans une certaine rupture d’un
flux général ; mais faut-il voir dans
cette rupture de l’angoisse
derechef (cette angoisse déjà dans la
lecture du texte de KHAYATI, et dans une
moindre mesure dans celle de celui de
BENJAMIN) de la détresse, ou peut
être encore ce désir de puissance
dans la formation et la réalisation du
groupuscule ? Là devrait-on sûrement
suivre les pistes deleuzienne quant à
cette notion du désir, traitée
spécialement par F. Guattari et G.
Deleuze notamment dans l’Anti-Œdipe.
Désir et réalité, quel
est le rapport ? Où se situe
l’effectivité ?
Possiblement dans la
fragilité, c'est-à-dire peut être
dans cette précarité de la formation du
groupuscule par rapport à l’imposante
masse, de qui il se distingue en tant
que de sa faiblesse il tirerait sa
force. Aussi s’hasarda-t-on à faire de
ce rapport, la relation psychologique du
désir libidinale d’avec une
certaine tension à la libération du
désir. Si cela valut la peine d’être là
brièvement rapporté, il me semble que
cela fut trop confus et trop brutalement
traité, pour qu’alors on eut pu le
développer plus largement.
Tantôt torrentiel, il
fallut parfois tempérer l’impétueux flot
lingual et, se distanciant franchement
du texte, il fallut à lui se
positionner. Lecteur, d’où lisons-nous ?
C'est-à-dire quelle est notre présente
situation, et où allons-nous ? (C’est
l’éternel retour depuis le passé si
nettement achevé et l’avenir incertain,
vers le présent énigmatique que de nos
mains malhabiles nous palpons, sans trop
savoir quoi en faire).
Aussi curieux que ce
puisse être, il semble qu’advienne enfin
l’apocalypse, une sorte de « fin
spectaculaire de tout les temps ». Non
qu’il soit curieux que ce soit
l’apocalypse parmi nous, mais cela l’est
parce que ce l’est encore, je veux dire
une foi de plus. Comme si chaque fois
l’on se plaisait à faire de son présent
la dernière catastrophe. « La situation
s’est empirée, et empire encore. A cause
aujourd’hui du spectacle etc. ».
Orateurs ! Spéculant, dénonçant
sciemment l’angoisse d’un auteur, d’un
texte etc. Moi qui vous vois voir
l’auteur, ne puis-je pas vous confier
que là est peut être votre angoisse ?
Votre présent, votre catastrophe que
vous catastropher en regardant le passé,
marchant le dos tourné à l’avenir…votre
catastrophe est dans vos mains, pourquoi
regarder ailleurs ?
Comme l’a-t-on dit
admirablement, le majeur clivage qu’il
est à distinguer d’entre notre présente
situation d’avec le texte de Guattari
réside en ce qu’actuellement, cet
omniprésent spectacle (ou encore
« virtualité du réel »), ce despote
spectaculaire, cet œil grandiose du
big brother fait que nous n’avons
plus de prise sur une réalité substituée
à la virtualité, au spectacle. Aussi
peut-on comprendre alors réellement la
pertinence des revendications de
Guattari. En effet, lorsque la théorie,
l’idéologie et quoi que ce soit qui
puisse être conceptualisé est broyé dans
les rouages spectaculaires, véritable
tyran de l’abstrait, il semble qu’il ne
soit plus possible que d’agir
pratiquement, c'est-à-dire dans ce qui
n’est pas encore absorbé par le gouffre
spectaculaire. Aussi n’est-il plus
possible de se « laver les mains dans la
théorie », c'est-à-dire qu’il n’est plus
possible d’agir depuis l’idéal monde de
la théorie, en tant que ce qu’il s’agit
de révolutionner patauge presque
entièrement dans l’abstrait
spectaculaire, aussi semble-t il, il est
à pratiquer la réalité plutôt que
de la théoriser.
Comment alors peut, dans
de telles conditions, se former le
groupuscule ? Et que peut-on considérer
comme tel ? Parle-t-on de groupuscule
lorsque dans le pavillon X se rassemble
monsieur et madame Y pour la sauterie du
quartier ?
Premier exemple
empirique, nous (c'est-à-dire notre
groupuscule) qui étions là à
l’université, pouvions dire en
l’occurrence qu’un certain lien
spirituel (pour reprendre ce qui déjà
avait été dit depuis le texte de
Khayati) fédérait le groupe ; et ce lien
pourrait être intellectuel, c'est-à-dire
une certaine parenté entre les membres
d’une communauté intellectuelle,
rassemblée à l’université, canton
intellectuel.
Mais qu’est-ce donc que
l’université ? N’est-ce pas peut être
que l’utopie du naïf, venant trouver là
la gratuité d’un produit prodigué, le
savoir ? Et qu’est-ce donc que le
savoir, c'est-à-dire qu’est-ce comme
sorte de produit ? Que gagne-t-on à
l’université ? Qu’est-ce que cette chose
métaphysique, qu’est le savoir flottant
dans un océan physique, de marchandise,
et d’autre produit économique.
L’université, n’est-ce pas au fond qu’un
phantasme intellectuel ?
Se tramant sous le
malaise estudiantin qu’est de ne savoir
ce qu’est la condition estudiantine, le
problème semble bien être celui de se
situer dans une lutte qu’aujourd’hui on
nommera volontiers l’anti-libéralisme,
mais n’étant au fond que le malaise
humain de ne savoir où d’entre la
cuisine et la bibliothèque,
se situer. L’économie, le savoir ;
l’animal, le divin etc.
Je ne puis penser de
vivre sans savoir, car je ne puis vivre
sans savoir que je pense.
Mais que faire aussi de cette chose si
curieuse et si secrète qu’est le savoir
spirituel ? Que faire de cette nécessité
gratuite, qu’on ne peut soustraire du
fait des impératifs économiques ? Ne
voit-on pas aujourd’hui les conséquences
d’une telle substitution, de la valeur
du savoir à l’économie ? C'est-à-dire
que les quelques derniers mouvements
révolutionnaires (la crise des
banlieues) ne sont guères plus que les
violentes manifestations d’un désir mal
employé, qui aurait pu être articulé et
formulé civilement. Comment
révolutionner humainement, c'est-à-dire
non pas comme des animaux mais
humainement et avec les instruments
intellectuels faisant de nous que nous
soyons au haut d’une longue chaîne
alimentaire, si nous perdons ces moyens
et avec eux la possibilité d’articuler,
de communiquer, d’exprimer notre
volonté ?
Peut-être la violence est
une chose positive, sûrement même
nécessaire… Mais encore, pour frapper
fort, faut-il savoir où frapper !
-------------------------------------------------------------
[Séance du
mercedi 4 avril 2007]
sur GUATTARI, Nous sommes tous
des groupuscules
par
un participant
Un souffle de fraîcheur
parcourt les lignes de ce texte,
peut-être l’avez vous également senti
lors de votre lecture. En tout cas c’est
avec un grand plaisir, mêlé d’amusement
et d’impatience que je vous le présente.
Petite introduction, qui d’ailleurs
prend davantage la forme d’un
branchement, d’une connexion tant il
s’agit de saisir l’intensité qui fait
résonner les éléments qui le composent.
Comme il faut être bref,
je ne ferais que marquer certains
points, quelques nœuds autour desquels
peut-être s’élaborera notre propos.
Il y a un certain nombre
de protestations qui courent à travers
ce texte, j’en relèverais quelques-unes,
qui forment toutes d’ailleurs le réseau
d’une critique générale :
- Protestation contre une
prétendue répartition des places :
celles de l’Ennemi, celle des militants,
ou encore au sein même des militants,
celles des experts de la situation et de
ceux à qui ils s’adressent (la masse,
les pauvres…) et contre qui ils se
dressent (les bourgeois, les dominants…)
-
Protestation également
contre l’idée que toute pratique devrait
se doter d’une théorie révolutionnaire
englobante, totalisante, ou du moins
juste à l’égard de la description d’une
situation en même temps qu’en ce qui
concerne les stratégies à adopter pour
la dissoudre.
- Protestation contre
l’idée qu’il faudrait justement une
idée, une théorie pour cimenter même
l’existence d’un groupe. Bref,
protestation contre toute logique
identitaire qui viendrait marquer et
distinguer l’existence d’un groupe,
d’une formation devrais-je ici plutôt
dire, et qui serait par là même le
critère et la base de son existence
- Par là, protestation à
l’égard du négatif, de la sécrétion de
ce dernier tant par l’analyse que par la
pratique.
De cela découle une série
de propositions :
- la première et qui fait
figure de constat, qui reprend
d’ailleurs la protestation mentionnée à
l’instant, consiste justement à dire que
le tissu social n’est pas ou peut-être
n’est plus découpé en camps bien
distincts. Il n’y a pas de frontières
nettes permettant de distinguer les bons
des mauvais. Pour être plus précis, et
c’est là la proposition, ces frontières,
ces divisions nous traversent tous. Dans
nos aspirations, nos attentes, nos
postures, nos représentations. A cet
égard on pourrait prolonger cette
proposition avec l’attention
particulière portée par Deleuze et
Guattari dans leur Anti Oedipe
contre ce qu’ils appellent les
micro-fascismes.
- la deuxième, est qu’une
lutte trouve son énergie, sa vitalité
dans un désir porté sur des objectifs
politiques et sociaux, « n’imaginez pas
qu’il faille être triste pour être
militant, même si la chose qu’on combat
est abominable. C’est le lien du désir à
la réalité (et non sa fuite dans les
formes de la représentation) qui possède
une force révolutionnaire » (Foucault,
Préface à l’édition américaine de
L’Anti-Œdipe).
- La troisième, est le
statut conféré à la vérité. Celle-ci ne
se loge pas dans une théorie qui
viendrait informer la pratique, elle ne
consiste pas non plus à rendre compte de
l’état général de la situation. Elle se
reconnaît dans la pratique effective,
« lorsque vous avez envie d’être dans le
coup » nous dit Guattari.
- Enfin, la lutte
politique n’est pas une affaire
d’individus, ni de droits qu’il faudrait
restaurer à son égard. Toute
l’importance du titre affirme cette
proposition « nous sommes tous des
groupuscules », le groupe est un
constant générateur de
désindividualisation et non pas un lien
organique devant unir les individus
entre eux.
Proliférons, multiplions
en nous en autant de formes nouvelles
que peuvent produire nos rencontres.
Ce qu’il y a encore
d’intéressant, par rapport à notre
affaire, c’est je crois que par ces
quelques lignes on évite le surplomb qui
nous a tant embarrassé jusqu’à présent,
c’est qu’on trouve immédiatement des
fronts de luttes “disponibles”, en
chacun de nous, en chacune de nos
habitudes, aussi bien que dans la
proximité des choses qui nous entoure, à
cet égard il serait intéressant aussi de
se pencher sur ce que Foucault appelait
des luttes spécifiques…
Je laisse ici ces
quelques remarques en suspend, laissant
la discussion prendre ou bon lui semble…
-------------------------------------------------------------
|