Nous sommes tous des groupuscules

Là, au havre virtuel de l’auguste discipline philosophique, serait-ce permis pour nous de ne point trop se claustrer dans quelque machinale rigueur, dans une impassible et lassante droiture ? Car qu’il me coûterait en l’occurrence, de contenir seulement mes impressions …

C’est que, ferme et enhardi, je m’étais fait pour dessein ce soir d’aller tirer quelque « mauvaises barbes », mais, surpris par la tournure que prit le lingual flot de l’agréable discussion, parodiant l’un des intervenants il me faut bien avouer que cette dernière soirée me fit l’impression d’avoir bu la fraîche lampée d’une tonique orangeade (mais aussi confie-je personnellement qu’il fallait bien l’acidité d’une agrume pour que passe l’exécrable relent d’une gousse de Vanille avariée…).

D’emblée est-il à remarquer que sans cesse, lorsqu’un texte est largué au centre du groupe spéculant sur la pitance conceptuel, se pose ce problème qu’est l’adéquation du point de vue de l’auteur, au notre. Ainsi des uns, Félix Guattari (1930-1992, auteur du texte bref, Nous sommes tous des groupuscules, depuis lequel nous entamâmes la discussion) aurait été de son texte, plus proche peut-être que d’autres auteurs purent l’être (comme ces «uns», je pense ici peut être à W. BENJAMIN). Mais où cette proximité, cette fraîcheur se situerait-elle ? (De ce qu’à une telle question il n’y a eu que des « travers » de réponse, je veux là la reformuler).

Serait-ce seulement dans ce style sciemment trivial, et certainement vulgaire à certains égards ? Mais alors connais-je aussi de nombreuses bouffonneries commerciales, destinées à être lu par tous, je veux dire même de qui ne daigne connaître de la langue française que son argot piteux. N’est-ce pas plutôt désolant de laisser son texte aux plus rustres (si du moins ce texte a de la valeur) et de laisser le loisir à l’objection de traiter l’auteur (qui je n’en doute, n’ignore pas la finesse de notre langue) comme une sorte de pourceaux bestial, puisque mal éduqué …

 

Mais plus sérieusement serait-ce plutôt d’une proximité temporelle et historique dont le texte fait l’objet ? Pourtant, si certes Guattari côtoie de près notre jeune vingt et énième siècle, peut-on dire que sa France et la lutte qu’avec elle il mena, soit la même que la notre ? Connaissons-nous le grave bouleversement aux suites planétaires d’un changement de système monétaire comme la fin de la convertibilité du dollar en 1968 ? Connaissons-nous les mobilisations contre les conflits armés, comme il eut pu y en avoir en France dans les lycées contre le carnage américains au Vietnam (nous qui grassement sommes avachis sur le sofa plastifié, regardant tantôt à la télévision ce que donne «« l’intervention américaine en Irak ») ? Encore, voyons nous la foule estudiantine défiler et chanter d’une seule voix l’internationale, comme ces foules, qu’a certainement vu Guattari devant la tombe du soldat inconnu, il y a de là maintenant presque quarante ans ? Désolé, il me faut laisser béantes ces questions…

Nous ne saurions en revanche, refuser l’originalité comme la pertinence de certaines observations ; comme celle notamment d’une protestation, d’un refus de la distribution des places, de part et d’autres d’une action, d’un mouvement révolutionnaire en l’occurrence. C’est-à-dire l’arbitraire titre de militant, de l’opposant, etc. Et qu’entend Guattari à travers cette critique de l’étiquette (plutôt de l’attribution de l’étiquette) ?

 

C’est que quelque fragrance on ne peut plus révolutionnaire fleure l’étroite théorie révolutionnaire…Qu’est-ce à dire ? Que c’est d’une manière nouvelle que pourrait être pensée la révolution ; non plus forcément comme l’application d’une théorie révolutionnaire, mais davantage comme le rassemblement pratique de groupuscules. En cloîtrant la formation des groupes dans une logique identitaire, la théorie révolutionnaire instaurerait des critères d’existence du groupe, non formé alors pratiquement mais théoriquement. Connaissant maintenant l’igné élan de l’auteur s’emportant parfois, je puis, je pense sans trahir la pensée guattarienne, dire de cette dernière que dans la violence de certaines critiques (spécialement à l’égard da la théorie que pourtant prise de nombreux penseurs) il n’y a que la plainte de ne voir plus couler dans les veines des prochaines révolutions qu’un sang fade et superficiel, stagnant dans un marécage abstrait. Aussi dans ce sens, si quelque vérité il y a, elle se doit d’être, non plus de l’ordre de l’information, du compte rendu mais bien de l’ordre pratique, c’est-à-dire pétrie par la poigne de qui agit. Comment ne pas voir là le soupir du vieux Marx, d’une aspiration pratique à la transformation du monde, par opposition à l’abstraction de ce dernier…

 

Et manifestement on vit de l’optimisme dans cette critique de la lutte politique individuelle. C’est-à-dire que le groupe est pensé comme le « constat générateur de désindividualisation », comme le principe optimiste d’un rassemblement pratique et prolifique. A cela objectèrent certains plus pessimistes (ce fut paradoxalement, non pas les plus « expérimentés » qu’on eut pu croire nostalgique d’un bon temps passé, mais de plus jeunes intervenants, l’air certes plus vieux, fiers de leurs joues pubescentes) que le militantisme guattarien, dans sa volonté activiste ne saurait être effectif, c’est-à-dire que, déterminé seulement par sa volonté, l’action du groupuscule ne pourrait s’actualiser.

Mais peut-être, comme il a été dit, faut-il  voir dans la dénonciation de la stérilité du discours théorique, l’annonce d’une nouvelle considération de la révolution, et du groupe révolutionnaire ; l’absence de formalité, d’une détermination définitive et idéale serait précisément la propice prémisse quant à la formation du groupe et de « l’aliénation généralisée » surgirait le groupuscule différent. Ainsi ce ne serait ni l’application sur lui d’une résolution théorique, ni la reprise d’une idéologie passée qui constituerait le groupe, mais au contraire ce dernier naîtrait de lui-même, en fonction de ce qui empiriquement se présente à lui, et spontanément. C’est somme toute, la spontanéité comme essence sous-jacente du groupuscule qui fonde ce dernier, en tant que ce n’est non plus l’idéal détermination, mais la pratique actualisation d’un mouvement commun qui fonde et unifie le groupe.

 

Alors put-on voir dans cette constitution du groupuscule, la force réalisatrice d’un groupe d’individu émergent de la chaotique généralité aliénée, prenant puissamment conscience, s’élevant vers la réalisation, impossible pour la généralité réalisée.

Dans ce sens, quel est le sens du désir, comment oeuvre t-il ? Ce serait, volontairement selon les uns ou peut être moins délibérément selon les autres, dans une certaine rupture d’un flux général ; mais faut-il voir dans cette rupture de l’angoisse derechef (cette angoisse déjà dans la lecture du texte de KHAYATI, et dans une moindre mesure dans celle de celui de BENJAMIN) de la détresse, ou peut être encore ce désir de puissance dans la formation et la réalisation du groupuscule ? Là devrait-on sûrement suivre les pistes deleuzienne quant à cette notion du désir, traitée spécialement par F. Guattari et G. Deleuze notamment dans l’Anti-Œdipe.

Désir et réalité, quel est le rapport ? Où se situe l’effectivité ?

Possiblement dans la fragilité, c’est-à-dire peut être dans cette précarité de la formation du groupuscule par rapport à l’imposante masse, de qui il se distingue en tant que de sa faiblesse il tirerait sa force. Aussi s’hasarda-t-on à faire de ce rapport, la relation psychologique du désir libidinale d’avec une certaine tension à la libération du désir. Si cela valut la peine d’être là brièvement rapporté, il me semble que cela fut trop confus et trop brutalement traité, pour qu’alors on eut pu le développer plus largement.

 

Tantôt torrentiel, il fallut parfois tempérer l’impétueux flot lingual et, se distanciant franchement du texte, il fallut à lui se positionner. Lecteur, d’où lisons-nous ? C’est-à-dire quelle est notre présente situation, et où allons-nous ? (C’est l’éternel retour depuis le passé si nettement achevé et l’avenir incertain, vers le présent énigmatique que de nos mains malhabiles nous palpons, sans trop savoir quoi en faire).

Aussi curieux que ce puisse être, il semble qu’advienne enfin l’apocalypse, une sorte de « fin spectaculaire de tout les temps ». Non qu’il soit curieux que ce soit l’apocalypse parmi nous, mais cela l’est parce que ce l’est encore, je veux dire une foi de plus. Comme si chaque fois l’on se plaisait à faire de son présent la dernière catastrophe. « La situation s’est empirée, et empire encore. A cause aujourd’hui du spectacle etc. ». Orateurs ! Spéculant, dénonçant sciemment l’angoisse d’un auteur, d’un texte etc. Moi qui vous vois voir l’auteur, ne puis-je pas vous confier que là est peut être votre angoisse ? Votre présent, votre catastrophe que vous catastropher en regardant le passé, marchant le dos tourné à l’avenir…votre catastrophe est dans vos mains, pourquoi regarder ailleurs ?

Comme l’a-t-on dit admirablement, le majeur clivage qu’il est à distinguer d’entre notre présente situation d’avec le texte de Guattari réside en ce qu’actuellement, cet omniprésent spectacle (ou encore « virtualité du réel »), ce despote spectaculaire, cet œil grandiose du big brother fait que nous n’avons plus de prise sur une réalité substituée à la virtualité, au spectacle. Aussi peut-on comprendre alors réellement la pertinence des revendications de Guattari. En effet, lorsque la théorie, l’idéologie et quoi que ce soit qui puisse être conceptualisé est broyé dans les rouages spectaculaires, véritable tyran de l’abstrait, il semble qu’il ne soit plus possible que d’agir pratiquement, c’est-à-dire dans ce qui n’est pas encore absorbé par le gouffre spectaculaire. Aussi n’est-il plus possible de se « laver les mains dans la théorie », c’est-à-dire qu’il n’est plus possible d’agir depuis l’idéal monde de la théorie, en tant que ce qu’il s’agit de révolutionner patauge presque entièrement dans l’abstrait spectaculaire, aussi semble-t il, il est à pratiquer la réalité plutôt que de la théoriser.

Comment alors peut, dans de telles conditions, se former le groupuscule ? Et que peut-on considérer comme tel ? Parle-t-on de groupuscule lorsque dans le pavillon X se rassemble monsieur et madame Y pour la sauterie du quartier ?

Premier exemple empirique, nous (c’est-à-dire notre groupuscule) qui étions là à l’université, pouvions dire en l’occurrence qu’un certain lien spirituel (pour reprendre ce qui déjà avait été dit depuis le texte de Khayati) fédérait le groupe ; et ce lien pourrait être intellectuel, c’est-à-dire une certaine parenté entre les membres d’une communauté intellectuelle, rassemblée à l’université, canton intellectuel.

Mais qu’est-ce donc que l’université ? N’est-ce pas peut être que l’utopie du naïf, venant trouver là la gratuité d’un produit prodigué, le savoir ? Et qu’est-ce donc que le savoir, c’est-à-dire qu’est-ce comme sorte de produit ? Que gagne-t-on à l’université ? Qu’est-ce que cette chose métaphysique, qu’est le savoir flottant dans un océan physique, de marchandise, et d’autre produit économique. L’université, n’est-ce pas au fond qu’un phantasme intellectuel ?

Se tramant sous le malaise estudiantin qu’est de ne savoir ce qu’est la condition estudiantine, le problème semble bien être celui de se situer dans une lutte qu’aujourd’hui on nommera volontiers l’anti-libéralisme, mais n’étant au fond que le malaise humain de ne savoir où d’entre la cuisine et la bibliothèque, se situer. L’économie, le savoir ; l’animal, le divin etc.

 

Je ne puis penser de vivre sans savoir, car je ne puis vivre sans savoir que je pense. Mais que faire aussi de cette chose si curieuse et si secrète qu’est le savoir spirituel ? Que faire de cette nécessité gratuite, qu’on ne peut soustraire du fait des impératifs économiques ? Ne voit-on pas aujourd’hui les conséquences d’une telle substitution, de la valeur du savoir à l’économie ? C’est-à-dire que les quelques derniers mouvements révolutionnaires (la crise des banlieues) ne sont guères plus que les violentes manifestations d’un désir mal employé, qui aurait pu être articulé et formulé civilement. Comment révolutionner humainement, c’est-à-dire non pas comme des animaux mais humainement et avec les instruments intellectuels faisant de nous que nous soyons au haut d’une longue chaîne alimentaire, si nous perdons ces moyens et avec eux la possibilité d’articuler, de communiquer, d’exprimer notre volonté ?

Peut-être la violence est une chose positive, sûrement même nécessaire… Mais encore, pour frapper fort, faut-il savoir où frapper !

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[Séance du mercedi 4 avril 2007]
sur GUATTARI, Nous sommes tous des groupuscules

par un participant

Un souffle de fraîcheur parcourt les lignes de ce texte, peut-être l’avez vous également senti lors de votre lecture. En tout cas c’est avec un grand plaisir, mêlé d’amusement et d’impatience que je vous le présente. Petite introduction, qui d’ailleurs prend davantage la forme d’un branchement, d’une connexion tant il s’agit de saisir l’intensité qui fait résonner les éléments qui le composent.

Comme il faut être bref, je ne ferais que marquer certains points, quelques nœuds autour desquels peut-être s’élaborera notre propos.

 

Il y a un certain nombre de protestations qui courent à travers ce texte, j’en relèverais quelques-unes, qui forment toutes d’ailleurs le réseau d’une critique générale :

 

– Protestation contre une prétendue répartition des places : celles de l’Ennemi, celle des militants, ou encore au sein même des militants, celles des experts de la situation et de ceux à qui ils s’adressent (la masse, les pauvres…) et contre qui ils se dressent (les bourgeois, les dominants…)

– Protestation également contre l’idée que toute pratique devrait se doter d’une théorie révolutionnaire englobante, totalisante, ou du moins juste à l’égard de la description d’une situation en même temps qu’en ce qui concerne les stratégies à adopter pour la dissoudre.

– Protestation contre l’idée qu’il faudrait justement une idée, une théorie pour cimenter même l’existence d’un groupe. Bref, protestation contre toute logique identitaire qui viendrait marquer et distinguer l’existence d’un groupe, d’une formation devrais-je ici plutôt dire, et qui serait par là même le critère et la base de son existence

– Par là, protestation à l’égard du négatif, de la sécrétion de ce dernier tant par l’analyse que par la pratique.

 

 

De cela découle une série de propositions :

– la première et qui fait figure de constat, qui reprend d’ailleurs la protestation mentionnée à l’instant, consiste justement à dire que le tissu social n’est pas ou peut-être n’est plus découpé en camps bien distincts. Il n’y a pas de frontières nettes permettant de distinguer les bons des mauvais. Pour être plus précis, et c’est là la proposition, ces frontières, ces divisions nous traversent tous. Dans nos aspirations, nos attentes, nos postures, nos représentations. A cet égard on pourrait prolonger cette proposition avec l’attention particulière portée par Deleuze et Guattari dans leur Anti Oedipe contre ce qu’ils appellent les micro-fascismes.

– la deuxième, est qu’une lutte trouve son énergie, sa vitalité dans un désir porté sur des objectifs politiques et sociaux, « n’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire » (Foucault, Préface à l’édition américaine de L’Anti-Œdipe).

– La troisième, est le statut conféré à la vérité. Celle-ci ne se loge pas dans une théorie qui viendrait informer la pratique, elle ne consiste pas non plus à rendre compte de l’état général de la situation. Elle se reconnaît dans la pratique effective, « lorsque vous avez envie d’être dans le coup » nous dit Guattari.

– Enfin, la lutte politique n’est pas une affaire d’individus, ni de droits qu’il faudrait restaurer à son égard. Toute l’importance du titre affirme cette proposition « nous sommes tous des groupuscules », le groupe est un constant générateur de désindividualisation et non pas un lien organique devant unir les individus entre eux.

 

Proliférons, multiplions en nous en autant de formes nouvelles que peuvent produire nos rencontres.

 

Ce qu’il y a encore d’intéressant, par rapport à notre affaire, c’est je crois que par ces quelques lignes on évite le surplomb qui nous a tant embarrassé jusqu’à présent, c’est qu’on trouve immédiatement des fronts de luttes “disponibles”, en chacun de nous, en chacune de nos habitudes, aussi bien que dans la proximité des choses qui nous entoure, à cet égard il serait intéressant aussi de se pencher sur ce que Foucault appelait des luttes spécifiques…

 

Je laisse ici ces quelques remarques en suspend, laissant la discussion prendre ou bon lui semble…