La vie des étudiants par Alexandre SAFDERI

Non, notre printemps n’a pas été un Printemps des révolutions

A défaut d’hirondelles, ce sont les philosophes qui ont chanté en ce premier soir de printemps (sont-ce des paons, des pigeons ou des aigles ? Encore je ne saurais répondre à de si « graves » ques-tions). Peut-être pourra-t-on faire le reproche au festival tonitruant, d’être parfois trop sauvage, c’est-à-dire qu’un jardinier ne serait par-fois pas de trop dans les méandres abscons des jungles philosophi-ques. Mais soit, disons qu’il y a dans la prolixité amusante des uns, toute la fraicheur d’une abondance printanière, dont on ne saurait se passer. Aussi ne soyons pas trop durs, avec eux (du moins pas pour le moment).

Au dam de l’enthousiasme des férus, nous ne nous prononce-rons pas ici sur le texte de Walter BENJAMIN (texte duquel se sont inspirés les intervenants), en tant que cet article modeste est écrit, non pour faire le résumé du texte (l’exposant ainsi peut être à une cascade courtoise d’avanies et de reproches quant à ce que ce que j’aurais possiblement omis de rapporter de ce qui, selon les uns aurait été d’une gravité absolue, alors que selon d’autres peut être infime et même inintéressant) mais pour proposer un témoignage mien c’est-à-dire n’impliquant que moi-même, des séances auxquel-les j’ai eu l’honneur d’assister. Aussi suis-je rassuré en ce que, ne connaissant pas l’art de me savoir lu posément, le sérieux du lecteur qui se prétend vraiment intéressé et n’ayant pas lu le texte, se notera dans le seul geste que peu faire ce lecteur (mise à part l’athlétique activité de lecture) c’est-à-dire celui de se rendre dans une quelconque bi-bliothèque (gracieusement mise à disposition par l’éducation natio-nale) par exemple celle du portique (à l’université Marc Bloch de Strasbourg, rue René DESCARTES, 67084 Strasbourg) d’emprunter l’ascenseur jusqu’au sixième étage, de pénétrer dans la bibliothèque, a gauche tout de suite et au bout de l’allée, au rayon philosophique, Walter BENJAMIN, et de lire gratuitement le texte (in œuvre I, La vie étudiante, W. BENJAMIN). Tout ne va-t-il pas au mieux dans le meilleur des mondes où la connaissance est gra-cieusement mise à disposition des convives besognant tous pleins de civisme ?
Peut-être pas, d’où l’intérêt, depuis un texte (en l’occurrence ce-lui de BENJAMIN) de discuter, ne serait-ce que pour cerner au mieux les problèmes majeurs, quant à une situation critique.

Et l’adéquation de la pensée de BENJAMIN, est toute mani-feste en ce qu’il s’attache à souligner l’implication estudiantine dans quelque révolution ou soulèvement au sein même d’un Etat, où comme on le sait, la valeur intellectuelle de l’enseignement qu’il permet et prodigue à un corps intellectuel, et de ce corps intellec-tuel lui-même, détermine bien souvent le « raffinement » et la va-leur de son développement (ne sont-ce pas de nobles valeurs et tout à fait utiles, que celles produites par nos sagaces facultés ?). Aussi ne saurait-on négliger ce corps estudiantin, au cœur de ce que devient l’Etat, de ce que devient sa culture (qualité essentielle, comme on ne peut s’empêcher de le rappeler, d’une humaine identité c’est-à-dire sensiblement autre que cette froide bestialité des bêtes qui se dévorent entre eux). Mais si BENJAMIN souligne très justement l’implication estudiantine dans l’évolution d’une société, ce qu’il présente, ou du moins laisse penser, soulève quelques embarras.
Notamment à l’égard de ce système esthétique, comme on le nomma, édifié entre les étudiants (BENJAMIN évoque davantage le groupe des étudiants, contrairement par exemple à KAHYATI, qui comme nous l’avons souligné, avait tendance plutôt à abstraire ce corps estudiantin sous une figure idéale de L’Etudiant) et les pro-fesseurs. Ce renversement des statuts des étudiants par rapport aux professeurs, et somme toute par rapport à l’autorité pédagogique, faisant des étudiants qu’il soient plus concrètement engagés, peut être même davantage institutionnalisés dans la structure adminis-trative et institutionnelle de l’université, suscite un certain malaise. En effet comment, d’abord comprendre ce que pourrait être cette « vague d’étudiants entourant l’université », et ensuite interpréter effectivement ce que pourrait signifier une telle action ? Dès l’introduction, les suggestions de BENJAMIN provoquent un cer-tain embarras, en ce qu’il est difficile de saisir ce que BENJAMIN entend réellement faire de la révolution estudiantine et ensuite d’en étudier nous même, l’implication actuelle.

Nul besoin là de mentionner la communauté idéale platoni-cienne, comme une institutionnalisation de la philosophie au cœur de la cité, et formant l’admirable et exemplaire communauté de philosophes soudés comme en une séraphique famille ; BENJA-MIN en effet le fait lui-même dans le texte. Mais alors s’est-on de-mandé, n’est-ce pas finalement dans ce qui est dit, que la douce rê-verie se retrouvant dans la bouche de tous philosophes, faisant dans l’utopie d’une cité idéale, la philosophie comme principe et comme fondement ?

Si l’aspect utopique, certes enthousiasmant spécialement pour le philosophe, est critiqué, il n’en reste pas moins que, encore qu’il reste un idéal, ce dernier est tout à fait exemplaire, en ce qu’institutionnalisant et ordonnant parfaitement la société, il per-met ensuite de réaliser l’humanité (concept introduit mais sitôt en-sevelie dans les flots de l’éloquence, définissant peut être ce que peuvent être les actes de dignité humaine les uns par rapport aux autres. Et si comme ce vieux Danton le dit, l’éducation est après le pain, la nourriture nécessaire du peuple, alors les humanités sont ces doux copeaux de beurre, et ces confitures savoureuses que l’on tar-tine sur son pain).
Aussi, outre l’aspect idéal platonicien des revendications de l’auteur, la mélancolie (derechef la mélancolie, influant déjà l’étude du texte de KHAYATI de la première séance) se manifeste, ou du moins s’exprime implicitement ; d’antan, pour ne pas rapporter trop diligemment l’expression « du temps hégélien », la considéra-tion de la philosophie, de l’étudiant et de ce dernier dans l’université permettait encore ce rapport communautaire de l’enseignement, plaçant ainsi au haut de cette communauté une sorte de lien spirituel, enjolivant ainsi la communauté intellectuelle dans laquelle la cohésion et l’harmonie s’avèrent nécessaires. Cet à ce niveau que nous pourrions mélancoliquement estimer et criti-quer l’actuelle situation, c’est-à-dire par rapport à un idéal passé, dé-jà bref dans l’histoire (mais n’y a-t-il pas là justement quelque afflic-tion déplacée ? N’est-ce pas regrettable et mauvais pour l’avenir que de ne considérer ce dernier que par rapport à ce que l’histoire pas-sée isole définitivement comme ce qu’une parfaite gorgone aurait pétrifié d’un seul regard ?).
Quant à cette nostalgique impression émanant du texte, il a fal-lut se demander, d’où est-ce que prolifère cette mélancolie, c’est-à-dire d’où vient précisément que nous regrettions cette fâcheuse et contemporaine situation ?
Immanquablement, une houle se dressa là, vigoureuse et char-gée de quelque idéologie, d’amertume, notoirement orientées contre ce fameux, puisque affligeant selon les uns ou « moderne » selon les autres, libéralisme. Sanguinolent, le terme terrible est lâ-ché, et alors à ce moment, qui fut suffisamment attentif eut pu voir certains philosophes, le regard effectivement nostalgique, se passer la main sur le menton, y cherchant quelques poils pour se donner l’air de caresser une barbe, grisonnante bien fournie. C’est-à-dire que, peut être plus implicitement, il se trame toujours cette sorte de conflit idéologique (belliqueux aussi à certains égards) entre libéra-lisme, communautarisme, anarchisme, totalitarisme, etc., etc.

L’aspect sectaire d’une philosophie, c’est-à-dire essentiellement dirigée vers une lumière idéale (pour ne point dire claustrée sur elle-même), doit et dut ici être bousculé, en ce qu’il lui est bien néces-saire de se coupler à quelque considération économique, politique, géopolitique ou historique encore. Aussi a-t-on détendu la bride de l’exercice discursif purement philosophique, pour une analyse plus concrète, c’est-à-dire étant plus de l’ordre de la citoyenne réflexion que de l’intellection a priori et transcendante. Derechef, il me faut respecter une certaine droiture rédactionnelle, en ce qu’il serait inapproprié à qui emprunte la mièvre plume d’un scribe discipliné, de gratter et d’emprunter de cette plume l’expression d’un des res-ponsables de l’objet considéré (en l’occurrence la réflexion). Mais puisque la droite observation reste encore la principale qualité du petit scribe, je puis d’une manière ludique, décrire le schème de l’apparente controverse qui se présente, et s’est présentée à moi, dans la discussion. Disons que quant à cerner le caractère problé-matique de la situation présente, alors s’affrontent un grave Marx, accompagné de son rejeton holiste KEYNES, au libéralisme d’un Adam SMITH galopant de part et d’autre du village planétaire, no-tamment depuis 1789 ; toutes ces figures sont en effet, encore toute fraîche. Mais soit, laissons là les tournures peu scolaires d’un sujet aussi délicat, en ce moment même ceci dit en passant.
Revenant, selon l’adage, à nos moutons (ici estudiantins) l’hétérogénéité de sa répartition dans l’université, ne serait-ce qu’ici même à l’université de Strasbourg, a clairement été soulignée puis critiquée, en ce sens que ce corps estudiantin, ou comme on l’a dit la masse estudiantine, serait éparpillé et démesurément disséminé se-lon les sections, les disciplines, un peu dans ce cas à l’image de la population française agglutinée et entassée en de grands axes géo-graphique (telle que la « micropolis » de Paris, le périmètre de notre hexagone et la région lyonnaise, qui sont davantage des sortes de fosses sournoises où s’affale notre cheptel berné, car croyant pou-voir y consommer et bénéficier de toute son « unique qualité », la besogne) mais qui laisse vide le centre de la France ou le bovin s’adonne à de folles ballades dans les près ou l’air pur est tant re-cherché par les citadins s’époumonant. Ainsi l’effectif estudiantin serait, premièrement répandu inégalement, pouvant à terme en-traîner éventuellement la disparition de certain domaine, de cer-taine discipline capitales et majeures, non dans l’importance de son effectif mais dans la valeur de ce qu’elle peut apporter à la société.

Aussi peut-on voir par là, comme ce qu’a sûrement voulu ap-puyer l’auteur, l’implication et la responsabilité du corps estudian-tin et de son évolution dans la société. Car a fortiori, selon ce qu’empiriquement nous pourrons et avons pu observer par l’histoire, la disparition des milieux intellectuels (en l’occurrence dans notre démarche philosophique je site le corps proprement « intellectuel » mais ce vaut pour bien d’autre discipline probable-ment) se présenterait comme la corruption d’une qualité essentielle à notre nation civilisée et faisant de nous que nous ne sommes pas encore dans la situation où, motivés par la pression professionnelle, nous serions conduit à vouloir dévorer notre voisin, possiblement rival ou candidat à l’obtention d’un poste qui serait présenté, par qui profiterait d’un tel système, comme le miracle mirifique dévoi-lant financièrement l’accès au paradis bon marché d’un monde ca-pitaliste. C’est-à-dire que là, est en jeu l’intellectualisme estudiantin et universitaire tendant à disparaître au profit d’une professionnali-sation manifeste, elle-même effet d’un certain nombre de causes qui ne saurions commenter encore aussi promptement. Ainsi, outre le problème de la répartition de l’effectif estudiantin, c’est bien celui de son statut et de sa fonction en évolution, auquel s’est confronté peut être pas tout à fait sciemment la discussion.

Mais s’inspirant de BENJAMIN, la discussion s’est ensuite orientée différemment, c’est-à-dire a considéré ce corps estudiantin différemment, non plus en tant que communauté, mais davantage comme un regroupement d’individus, où ces individus isolément pourraient être considérés autrement. Plutôt que d’étudier un corps, une masse estudiantine, jugeant ainsi des mouvements rus-tres d’une masse qui manquerait sans que l’on sache précisément pourquoi, de mythes ou de récits révolutionnaire, il serait plus sub-til, ou du moins plus précis, de regarder l’individu de la masse, c’est-à-dire en considérant dans une perspective individuelle ses propres désirs, (même selon certains, ses tendances sexuelles qui auraient évoluées dans le temps) ses propres ambitions, etc. Et dans une pa-reille perspective, où la masse n’est plus considérée dans sa totalité mais selon les éléments qui la composent, il est alors possible de concevoir l’avant-garde, c’est-à-dire ce corps dans la masse, formé d’un petit nombre d’individu (et pourquoi pas d’un seul par exem-ple. En ce cas, marchant bravement et seulement, cet avant-gardiste pourrait constituer en sa propre personne ce fameux mythe ou ré-cit révolutionnaire, en y incarnant la figure d’un héro plein de bra-voure etc. mais sur ce dernier point rien ne peut être dit si soudai-nement, en tant qu’empiriquement un bon nombre de nations payent encore parfois les dommages causés par une pareille incarna-tion d’un héro idéologique). La solitude du créateur (c’est-à-dire ce créateur avant-gardiste de valeur révolutionnaire, comme moteur de la masse) pourrait être une force féconde, en ce sens donc comme l’entendrait BENJAMIN sous le concept d’Eros créateur.
Mais quoique dans cette perspective, la passivité de l’étudiant peut être plus précisément jugée, en ce qu’elle se situe dans son rap-port au professeur dans le cours magistral par exemple, penser la révolution depuis le statut de l’étudiant individuellement, ou même collectivement impliquerait (du moins c’est ce à quoi en est arrivé la discussion) de l’étudiant une relation d’aliénation, ici première-ment au sens rousseauiste et hégélien, c’est-à-dire comme la relation d’un individu dont le choix, la volonté, l’indépendance individuelle se substitue à une dimension plus sociale, à une détermination ci-vile et politique. Mais si prise en ce sens, l’aliénation s’avère proli-fique (en ce qu’elle est un mouvement nécessaire de la conscience séparée d’elle-même, vers l’extériorité du « monde objectif ») elle ne l’est, dans une perspective marxiste (on lira au sujet de l’aliénation chez Marx, surtout les textes de jeunesses) pas du tout et faisons fi des détours philosophiques, car la mise en rapport du sujet à l’aliénation s’est ici clairement placé dans une perspective marxiste. C’est à dire que dans son rapport au professeur, l’étudiant comme le prolétaire n’a pas d’autre bien que se force de travail, que son la-beur intellectuel qui tombe ainsi sous la domination d’autrui (serai-ce ici véritablement le professeur ? dans le cadre d’une communauté incluant vraisemblablement le professeur, en tant qu’il partage le savoir, et actuellement même le professeur ne saurait être le pro-priétaire faisant la plus-value dans l’exploitation du labeur intellec-tuel estudiantin, car le professeur lui-même dénonce aujourd’hui ce rapport arbitrairement institutionnalisé de l’éducation. Peut-être, moi qui ne suis qu’un étudiant, n’écris-je là qu’une fantaisie, qu’en fait le professeur se satisfait de sa grasse position institutionnalisée. Certains intervenants sont d’ailleurs allés en ce sens, en interpellant directement les professeurs).

Enfin, les travaux précédents, notamment ceux sur la concep-tion nietzschéenne de « l’avenir de nos établissement d’enseignement » nous permirent de mettre en rapport les deux points de vue. Il a été observé que contrairement à BENJAMIN qui d’emblée faisait de l’étudiant qu’il soit spontanément dans une perspective révolutionnaire, NIETZSCHE quant à lui, voyait dans le rapport de l’étudiant à l’enseignement, et donc aux professeur une contrainte manifeste et nécessaire, en ce que même si une cer-taine rupture devait se produire, cette rupture due à la contrainte causée elle-même par le rapport « impérieux » de la position autori-taire du pédagogue à la figure institutionnalisée, serait la source de la pulsion révolutionnaire, du mouvement puissant du soulève-ment. La contrainte serait donc nécessaire et bénéfique en ce qu’elle permettrait dans un premier temps, de susciter le refus de l’étudiant, puis au travers de la révolution qui revendique quelque chose, son affirmation.
En somme, en considérant soit le corps estudiantin, soit l’individu étudiant par rapport aux institutions universitaires, c’est, ce me semble, l’aspect pragmatique de la vie estudiantine qui est mis en valeur. Ceci dans le sens où c’est l’implication concrète de l’étudiant, dans les institutions tant administratives que politiques qui sont proposées ici. Mais qu’en est-il de l’aspect proprement in-tellectuel de la vie estudiantine. Autrement dit, qu’en est-il du sa-voir prodigué dans les universités ? Il ne s’agit pas ici de la manière dont est prodigué ce savoir mais bien de ce savoir même. De quoi, ou de qui dépend-il ? Comment est-il institutionnalisé et dans quel but ? Si BENJAMIN fourni plus ou moins une réponse dans son texte, c’est là un point qui n’a pas été dans la discussion développé réellement (ou du moins suffisamment et sinon maladroitement en déviant sur d’autres sujets) Mais là réside peut être tout l’enjeu de notre problématique, car l’enseignement prodigué, et ce non seu-lement dans l’université mais dans tous les établissement pédagogi-que, forment des citoyens en leur inculquant des préceptes, un sa-voir qui les déterminera tout au long de leur existence. Aussi faut-il peut être, pour envisager une révolution ayant quelque profonde responsabilité (je veux dire faisant d’elle qu’elle ne soit pas une simple bouffonnerie, le cocasse caprice d’un enfant en mal de l’autorité d’un parent pas assez « cool »), réviser les principes les plus profonds de ce à quoi elle s’oppose. La révolution lutte conter l’idéologie d’une nation, mais la nation forme les citoyens au plus jeun âge. Ainsi l’université n’est donc peut-être qu’un enclos, qu’un vaste abreuvoir pour un bétail pas si « bouleversant » que cela.
Peut-être enfin fournis-je matière à philosopher, je l’espère ; et c’est ainsi sur l’espoir que je clos cet article.