[Séance du mercedi
7 mars 2007]
sur KHAYATI, De la misère en
milieu étudiant
par Alexandre SAFDERI
L’ambiance de la soirée
Quelques
mots tout d’abord sur l’élan agréable
quoique surprenant d’un philosophe
généreux qui, désireux de voir le laps
philosophique se prolonger malgré les
contraintes administratives quant à la
charge des locaux censés nous recevoir,
s’est tout bonnement offert d’accueillir
l’ensemble de l’auditoire, relativement
peu nombreux et dans ce cas
heureusement, chez lui. Le geste
débonnaire était à saluer bien
évidement, et introduit ainsi
globalement ce qu’a été l’atmosphère
plaisante de la soirée.
Le
déroulement de la réflexion
C’est
essentiellement en s’appuyant sur le
texte de M. KHAYATI (De la misère en
milieu étudiant) que s’est amorcé la
discussion, s’articulant tout comme
l’auteur du texte, sur deux axes
majeurs, à savoir : la condition de
l’étudiant conjointe à la nécessité
d’une révolte, d’un certain
soulèvement.
D’emblée,
c’est à dire dès l’introduction du
texte, certains points problématique ont
été soulignés.
Ainsi,
touchant la condition de l’étudiant,
c’est en réaction premièrement à une
certaine abstraction de l’étudiant,
que la discussion s’est enclenchée. Par
abstraction il faut entendre, une
certaine idéalisation d’un étudiant qui,
faisant empiriquement et concrètement
défaut, ne pourrait être, semble t-il,
évoqué qu’idéalement, c'est-à-dire
seulement comme une idée conçue
intellectuellement. Sur cette formation
intellectuelle de l’idéale condition de
l’étudiant, il a aussi été noté que
KHAYATI lui-même se revendiquerait du
corps intellectuel, capable de se
prononcer véritablement sur la condition
étudiante.
L’absence,
ou du moins l'ambiguïté quant à la
reconnaissance empirique de cet étudiant
abstrait, s’accompagne en outre du réel
défaut du désir, qui faisant de
cet étudiant un être dépourvu de quelque
ambition, de quelque aspiration, lui ôte
ou du moins entache la vraisemblance de
la disposition d’un être qui ne saurait
subsister, dépouillé absolument d’un
quelconque désir, moteur simple et
nécessaire.
Mais
KHAYATI, qui légitimement ou non prétend
à un certain sincère et franc
intellectualisme, en dépouillant ainsi
l’étudiant de désir, lui ôte-t-il sa
vraisemblance véritable,
l’entache-t-il ? Ou accentue-t-il, cette
vraisemblance, c'est-à-dire en décrivant
sciemment une réalité marquée par
d’âpres défauts ? S’il n’est possible
d’aborder la condition étudiante, qu’en
abstrayant cette dernière, c'est-à-dire
en ne pouvant plus décrire l’étudiant,
réellement dépouillé d’attraits, que
comme une conception intellectuelle,
n’est-ce pas là le symptôme terrible,
reconnu par l’auteur clairvoyant, d’une
spectacularisation de la réalité, dans
laquelle l’étudiant n’est plus qu’un
agent, comprit abstraitement dans le
système aux rouages spectaculaires ? Ici
un rapprochement eut pu se faire avec
une critique debordienne de la société
de spectacle.
Conséquemment, puisque cette abstraction
dénoncée pu être ultérieurement traduite
et expliquée comme l'impression
lucide d’un intellectuel « sorti de
la caverne », un terme clef tombe
dénotant peut être effectivement
l’expression de ce qu’est en somme toute
la condition de l’enseignement
pédagogique contemporain, à savoir,
l’angoisse. L’angoisse, quant à la
résignation éventuelle d’une condition
étudiante n’aspirant plus à rien,
l’angoisse quant à la considération de
l’éducation, de la valeur de
l'enseignement et somme toute quant à la
condition actuelle et aussi prochaine de
l’étudiant.
Qu’on
l’eut voulu ou non, le constat vers
lequel nous a mené l’étude et le
commentaire du texte de KHAYATI, est
bien pessimiste, ou du moins alarmiste.
Mais quant à cette angoissante
situation, l’équivocité se fait sentir.
Est-ce à dire en effet, qu’ici s’amorce,
ou s’est amorcée, une sorte de
catastrophisme désespérant et
troublant ? Lorsque les uns, peut être
étourdis par la brusquerie et la
lourdeur d’un tel terme, maintiennent
que l’angoisse, reflet du texte qui de
son titre même désigne particulièrement
l’indigence de la réalité, marque la
condition actuelle, d’autres réagissent
et opposent au terme d’angoisse, celui
de mélancolie (selon moi à
entendre ici comme une sorte de
spleen, de monotonie).
KHAYATI,
ne s’inscrivant peut-être pas
pleinement, ou du moins ne s’accordant
peut être pas parfaitement avec notre
présente condition (étant certes figé
dans un passé tumultueux, mais peut être
autre que notre actuelle situation, peut
être y aurait-il inadéquation entre le
point reflété par le texte, et le notre
de « spectateurs contemporains »), il
semble qu’il faille réviser, ou bien
redéfinir ce terme d’angoisse,
c'est-à-dire soit en le suppléant à un
autre qui conviendrait effectivement
avec notre condition présente, soit en
réintroduisant l’angoisse dans notre
présent contexte, en accommodant sa
définition aux caractéristiques
contemporaines et en y clarifiant les
distinctions, pour ne point les
confondre avec un passé possiblement
différent.
Là, me
semble t-il,
s’est confrontée la réflexion à
un des problèmes majeur de la soirée,
c'est-à-dire celui d’entretenir une
certaine droiture quant à la lecture
d’un texte, quel qu’il soit, car quelle
qu’elle soit, la composition critique
provient d’un auteur, qui subjectivement
émet un avis, un commentaire, et aussi
faut-il à ce premier exercice
philosophique de distanciation, de prise
de recul objective et nécessaire dans la
recherche d’un quelconque aboutissement
juste et sincère , ajouter celui de
situer habilement la critique et son
auteur dans son contexte, afin de ne
point le confondre au notre et de
préserver une certaine concordance
temporelle des critiques. C'est-à-dire
que en l’occurrence, malgré les
similitudes de la crise que KHAYATI
dénonce dans son texte et de la notre
(s’il en est une !) et faisant de son
texte une critique apparemment en
concordance avec ce qu’est notre
situation actuelle, il n’est pas
évident, peut être même périlleux (en ce
que dans la réflexion, la confusion est
une bassesse philosophique qui n’est
d’aucune utilité sinon accidentelle, à
qui prétend étudier ou commenter quelque
chose) de rapprocher les deux critique.
C’est bien là l’intérêt de l’entretient,
que d’entreprendre et de déclencher la
réflexion à partir d’un texte mais,
comme l’a montré sagacement et très
justement ce même groupe, il est
important, et ce dès la première lecture
du texte, quand bien même l’eut-on
seulement prit comme un support,
d’observer les différences de ce que
dénonce l’auteur avec ce que nous
voulons dénoncer, entre le destinataire
à qui est destiné le texte et de nous
qui le lisons. Car, par exemple, l’effet
qu’engendre un texte qui ne nous est pas
destiné ou qui est peut être différent
de ce que nous voulons trouver en le
lisant, peut être néfaste et animer
quelques maux qui n’ont pas lieu d’être.
Le terme d’angoisse et la réaction que
celui-ci suscite se prêtent parfaitement
à ce que je défends, en ce que
l’équivocité quant à ce terme provient
justement de cette incertitude à
distinguer la critique de KHAYATI de la
notre, et l’équivocité est la réaction
quant à l’angoisse possiblement
injustifiée et immotivée, puisque les
motifs de la critique « khayatienne » ne
seraient peut être pas les notre ; car
ceci dit en passant, le passé est
aveuglé par l’avenir (je ne dis point
lumineux ni obscure) et fatalement ne
sait rien de nous et de notre actuelle
condition.
Mais n’y
a-t-il point quelque enthousiasme
philosophique dans cette perplexité
quant aux motifs justifiant l’angoisse ?
Certes il y a par delà la controverse et
les subtilités distinguant l’angoisse
de la mélancolie, une chose
certaine et intéressante, superbement
quoique vulgairement manifestée dans
l’expression de Artaud : Là où ça
sent la merde ça sent l’être,
autrement dit (plus révérencieusement
peut être) l’angoisse suscitée peut
assurément susciter elle-même quelque
crainte quant à une maladive
appréhension, mais philosophiquement ce
doit être pris positivement, en ce sens
que le caractère problématique d’un
sujet, quoi qu’on puisse en dire, est le
principe pour ne point dire l’essence
même d’une réflexion ; car l’effort
intellectuel n’est il pas
fondamentalement requit lorsqu’une
complication se présente à lui ? N’y
a-t-il pas un désir quelconque dans cet
acte, certes singulier, qu’est de
penser ? Si bien évidemment. Ce désir
est un manque de solution quant à une
complication, que la pensée tend à
résoudre. Et ainsi, l’angoisse est une
complication, c'est-à-dire une
nourriture magnifique pour la réflexion,
chargée d’en expliquer la provenance, la
cause et les caractéristiques.
Et
touchant la seconde articulation
majeure, c'est-à-dire la révolution,
rien n’a été dit sans que cela fît
référence à la condition de l’étudiant,
les articulations sont étroitement
liées.
Ceci
notamment quant à l’absence de désir de
l’étudiant. Il a été relevé en effet
dans le texte de KHAYATI, une certaine
absence de désir de l’étudiant,
c'est-à-dire ne serait-ce qu’une
certaine aspiration à défendre une
cause, à rechercher un bien, et en somme
à se défaire de cet état léthargique, où
l’étudiant ne se meut plus, motivé par
un désir, mais est inséré et hypnotisée
par le spectacle d’une société
prestidigitatrice mais qui le contrôle
et le manipule. La critique formulée par
l’auteur comme distincte à cette
condition étudiante qu’elle dénonce, ne
nous laisse pas certainement déduire que
l’aspiration sadienne ou même
rousseauiste selon certain de la toute
fin du texte, prétendant une «jouissance
sans entrave », à une « poésie de la
vie » comme un aboutissement, soit la
fin même recherchée par l’étudiant
conceptualisé par l’auteur différent de
lui, puisque vraisemblablement supérieur
intellectuellement.
Outre le
rapport à la condition même de
l’étudiant pathétique, cette absence de
désir s’avère problématique dans son
rapport à une éventuelle volonté
révolutionnaire. L’absence de désir
devient donc, une absence de mythe,
ensuite corrigée et redite ainsi :
absence de récit. Dans tous les
cas, les deux expressions expriment
l’absence idéologique, comme moteur de
la révolution illustré par les
précédentes révolutions. Le rôle du
mythe, du récit ou en somme de
l’idéologie révolutionnaire
contenant le mouvement le soulèvement
révolutionnaire de manière cohérente et
motivante fut dans les précédentes
révolutions manifeste et nécessaire.
Qu’il s’agisse d’utopies, de causes
politiques ou d’une quelconque
revendication aspirant à révolutionner,
tout est mythifié de manière cohérente
pour ne point présenter ce dessein
révolutionnaire, comme un rustre et
bestial appétit du renversement, de la
vaine et absurde dévastation. La
mythification révolutionnaire contient
ainsi le soulèvement, et de ce fait
l’absence de mythe entraîne l’absence de
soulèvement.
Mais le
groupe, depuis le texte de KHAYATI, est
poussé à penser la révolution
nouvellement et originalement,
c'est-à-dire que, défaite d’une identité
passée et désuète par rapport aux
conditions actuelles, peut être que
cette conception de la révolution serait
justement dénuée de mythe, c'est-à-dire
justement se différenciant d’une
révolution faite au nom d’un idéal, mais
enclenchée par cette absence,
c'est-à-dire ce désir. Autrement dit, le
désir motivant la révolution ne
chercherait non pas à s’approprier un
objet idéalisé, un mythe, mais se
chercherait bien lui-même, c'est-à-dire
chercherait à désirer. Ainsi cette
révolution ne chercherait pas l’état
idéal de la condition étudiante, ni non
plus une condition parfaite c'est-à-dire
protégée de la misère, mais qui tout en
soulignant l’insatisfaction générée par
cette misère, tendrait à une
résistance critique permanente,
c'est-à-dire de telle sorte que le désir
de révolutionner se désirerait lui-même.
L’idéalisation ou la mythification de
l’objet censé être désiré par la
révolution serait réduit au profit d’une
révolution pour elle-même, une
révolution en soi.
Serait-ce
une révolution sans fin, ou bien
peut être une transformation de
la révolution sans forme
préalablement définie ?
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