De la misère en milieu étudiant

L’ambiance de la soirée
Quelques mots tout d’abord sur l’élan agréable quoique surprenant d’un philosophe généreux qui, désireux de voir le laps philosophique se prolonger malgré les contraintes administratives quant à la charge des locaux censés nous recevoir, s’est tout bonnement offert d’accueillir l’ensemble de l’auditoire, relativement peu nombreux et dans ce cas heureusement, chez lui. Le geste débonnaire était à saluer bien évidement, et introduit ainsi globalement ce qu’a été l’atmosphère plaisante de la soirée.

Le déroulement de la réflexion
C’est essentiellement en s’appuyant sur le texte de M. KHAYATI (De la misère en milieu étudiant) que s’est amorcé la discussion, s’articulant tout comme l’auteur du texte, sur deux axes majeurs, à savoir : la condition de l’étudiant conjointe à la nécessité d’une révolte, d’un certain soulèvement.
D’emblée, c’est à dire dès l’introduction du texte, certains points problématique ont été soulignés.

Ainsi, touchant la condition de l’étudiant, c’est en réaction premièrement à une certaine abstraction de l’étudiant, que la discussion s’est enclenchée. Par abstraction il faut entendre, une certaine idéalisation d’un étudiant qui, faisant empiriquement et concrètement défaut, ne pourrait être, semble t-il, évoqué qu’idéalement, c’est-à-dire seulement comme une idée conçue intellectuellement. Sur cette formation intellectuelle de l’idéale condition de l’étudiant, il a aussi été noté que KHAYATI lui-même se revendiquerait du corps intellectuel, capable de se prononcer véritablement sur la condition étudiante.

L’absence, ou du moins l’ambiguïté quant à la reconnaissance empirique de cet étudiant abstrait, s’accompagne en outre du réel défaut du désir, qui faisant de cet étudiant un être dépourvu de quelque ambition, de quelque aspiration, lui ôte ou du moins entache la vraisemblance de la disposition d’un être qui ne saurait subsister, dépouillé absolument d’un quelconque désir, moteur simple et nécessaire.
Mais KHAYATI, qui légitimement ou non prétend à un certain sincère et franc intellectualisme, en dépouillant ainsi l’étudiant de désir, lui ôte-t-il sa vraisemblance véritable, l’entache-t-il ? Ou accentue-t-il, cette vraisemblance, c’est-à-dire en décrivant sciemment une réalité marquée par d’âpres défauts ? S’il n’est possible d’aborder la condition étudiante, qu’en abstrayant cette dernière, c’est-à-dire en ne pouvant plus décrire l’étudiant, réellement dépouillé d’attraits, que comme une conception intellectuelle, n’est-ce pas là le symptôme terrible, reconnu par l’auteur clairvoyant, d’une spectacularisation de la réalité, dans laquelle l’étudiant n’est plus qu’un agent, comprit abstraitement dans le système aux rouages spectaculaires ? Ici un rapprochement eut pu se faire avec une critique debordienne de la société de spectacle.

Conséquemment, puisque cette abstraction dénoncée pu être ultérieurement traduite et expliquée comme l’impression lucide d’un intellectuel « sorti de la caverne », un terme clef tombe dénotant peut être effectivement l’expression de ce qu’est en somme toute la condition de l’enseignement pédagogique contemporain, à savoir, l’angoisse. L’angoisse, quant à la résignation éventuelle d’une condition étudiante n’aspirant plus à rien, l’angoisse quant à la considération de l’éducation, de la valeur de l’enseignement et somme toute quant à la condition actuelle et aussi prochaine de l’étudiant.
Qu’on l’eut voulu ou non, le constat vers lequel nous a mené l’étude et le commentaire du texte de KHAYATI, est bien pessimiste, ou du moins alarmiste. Mais quant à cette angoissante situation, l’équivocité se fait sentir. Est-ce à dire en effet, qu’ici s’amorce, ou s’est amorcée, une sorte de catastrophisme désespérant et troublant ? Lorsque les uns, peut être étourdis par la brusquerie et la lourdeur d’un tel terme, maintiennent que l’angoisse, reflet du texte qui de son titre même désigne particulièrement l’indigence de la réalité, marque la condition actuelle, d’autres réagissent et opposent au terme d’angoisse, celui de mélancolie (selon moi à entendre ici comme une sorte de spleen, de monotonie).
KHAYATI, ne s’inscrivant peut-être pas pleinement, ou du moins ne s’accordant peut être pas parfaitement avec notre présente condition (étant certes figé dans un passé tumultueux, mais peut être autre que notre actuelle situation, peut être y aurait-il inadéquation entre le point reflété par le texte, et le notre de « spectateurs contemporains »), il semble qu’il faille réviser, ou bien redéfinir ce terme d’angoisse, c’est-à-dire soit en le suppléant à un autre qui conviendrait effectivement avec notre condition présente, soit en réintroduisant l’angoisse dans notre présent contexte, en accommodant sa définition aux caractéristiques contemporaines et en y clarifiant les distinctions, pour ne point les confondre avec un passé possiblement différent.
Là, me semble t-il, s’est confrontée la réflexion à un des problèmes majeur de la soirée, c’est-à-dire celui d’entretenir une certaine droiture quant à la lecture d’un texte, quel qu’il soit, car quelle qu’elle soit, la composition critique provient d’un auteur, qui subjectivement émet un avis, un commentaire, et aussi faut-il à ce premier exercice philosophique de distanciation, de prise de recul objective et nécessaire dans la recherche d’un quelconque aboutissement juste et sincère , ajouter celui de situer habilement la critique et son auteur dans son contexte, afin de ne point le confondre au notre et de préserver une certaine concordance temporelle des critiques. C’est-à-dire que en l’occurrence, malgré les similitudes de la crise que KHAYATI dénonce dans son texte et de la notre (s’il en est une !) et faisant de son texte une critique apparemment en concordance avec ce qu’est notre situation actuelle, il n’est pas évident, peut être même périlleux (en ce que dans la réflexion, la confusion est une bassesse philosophique qui n’est d’aucune utilité sinon accidentelle, à qui prétend étudier ou commenter quelque chose) de rapprocher les deux critique. C’est bien là l’intérêt de l’entretient, que d’entreprendre et de déclencher la réflexion à partir d’un texte mais, comme l’a montré sagacement et très justement ce même groupe, il est important, et ce dès la première lecture du texte, quand bien même l’eut-on seulement prit comme un support, d’observer les différences de ce que dénonce l’auteur avec ce que nous voulons dénoncer, entre le destinataire à qui est destiné le texte et de nous qui le lisons. Car, par exemple, l’effet qu’engendre un texte qui ne nous est pas destiné ou qui est peut être différent de ce que nous voulons trouver en le lisant, peut être néfaste et animer quelques maux qui n’ont pas lieu d’être. Le terme d’angoisse et la réaction que celui-ci suscite se prêtent parfaitement à ce que je défends, en ce que l’équivocité quant à ce terme provient justement de cette incertitude à distinguer la critique de KHAYATI de la notre, et l’équivocité est la réaction quant à l’angoisse possiblement injustifiée et immotivée, puisque les motifs de la critique « khayatienne » ne seraient peut être pas les notre ; car ceci dit en passant, le passé est aveuglé par l’avenir (je ne dis point lumineux ni obscure) et fatalement ne sait rien de nous et de notre actuelle condition.

Mais n’y a-t-il point quelque enthousiasme philosophique dans cette perplexité quant aux motifs justifiant l’angoisse ? Certes il y a par delà la controverse et les subtilités distinguant l’angoisse de la mélancolie, une chose certaine et intéressante, superbement quoique vulgairement manifestée dans l’expression de Artaud : Là où ça sent la merde ça sent l’être, autrement dit (plus révérencieusement peut être) l’angoisse suscitée peut assurément susciter elle-même quelque crainte quant à une maladive appréhension, mais philosophiquement ce doit être pris positivement, en ce sens que le caractère problématique d’un sujet, quoi qu’on puisse en dire, est le principe pour ne point dire l’essence même d’une réflexion ; car l’effort intellectuel n’est il pas fondamentalement requit lorsqu’une complication se présente à lui ? N’y a-t-il pas un désir quelconque dans cet acte, certes singulier, qu’est de penser ? Si bien évidemment. Ce désir est un manque de solution quant à une complication, que la pensée tend à résoudre. Et ainsi, l’angoisse est une complication, c’est-à-dire une nourriture magnifique pour la réflexion, chargée d’en expliquer la provenance, la cause et les caractéristiques.
Et touchant la seconde articulation majeure, c’est-à-dire la révolution, rien n’a été dit sans que cela fît référence à la condition de l’étudiant, les articulations sont étroitement liées.
Ceci notamment quant à l’absence de désir de l’étudiant. Il a été relevé en effet dans le texte de KHAYATI, une certaine absence de désir de l’étudiant, c’est-à-dire ne serait-ce qu’une certaine aspiration à défendre une cause, à rechercher un bien, et en somme à se défaire de cet état léthargique, où l’étudiant ne se meut plus, motivé par un désir, mais est inséré et hypnotisée par le spectacle d’une société prestidigitatrice mais qui le contrôle et le manipule. La critique formulée par l’auteur comme distincte à cette condition étudiante qu’elle dénonce, ne nous laisse pas certainement déduire que l’aspiration sadienne ou même rousseauiste selon certain de la toute fin du texte, prétendant une «jouissance sans entrave », à une « poésie de la vie » comme un aboutissement, soit la fin même recherchée par l’étudiant conceptualisé par l’auteur différent de lui, puisque vraisemblablement supérieur intellectuellement.

Outre le rapport à la condition même de l’étudiant pathétique, cette absence de désir s’avère problématique dans son rapport à une éventuelle volonté révolutionnaire. L’absence de désir devient donc, une absence de mythe, ensuite corrigée et redite ainsi : absence de récit. Dans tous les cas, les deux expressions expriment l’absence idéologique, comme moteur de la révolution illustré par les précédentes révolutions. Le rôle du mythe, du récit ou en somme de l’idéologie révolutionnaire contenant le mouvement le soulèvement révolutionnaire de manière cohérente et motivante fut dans les précédentes révolutions manifeste et nécessaire. Qu’il s’agisse d’utopies, de causes politiques ou d’une quelconque revendication aspirant à révolutionner, tout est mythifié de manière cohérente pour ne point présenter ce dessein révolutionnaire, comme un rustre et bestial appétit du renversement, de la vaine et absurde dévastation. La mythification révolutionnaire contient ainsi le soulèvement, et de ce fait l’absence de mythe entraîne l’absence de soulèvement.

Mais le groupe, depuis le texte de KHAYATI, est poussé à penser la révolution nouvellement et originalement, c’est-à-dire que, défaite d’une identité passée et désuète par rapport aux conditions actuelles, peut être que cette conception de la révolution serait justement dénuée de mythe, c’est-à-dire justement se différenciant d’une révolution faite au nom d’un idéal, mais enclenchée par cette absence, c’est-à-dire ce désir. Autrement dit, le désir motivant la révolution ne chercherait non pas à s’approprier un objet idéalisé, un mythe, mais se chercherait bien lui-même, c’est-à-dire chercherait à désirer. Ainsi cette révolution ne chercherait pas l’état idéal de la condition étudiante, ni non plus une condition parfaite c’est-à-dire protégée de la misère, mais qui tout en soulignant l’insatisfaction générée par cette misère, tendrait à une résistance critique permanente, c’est-à-dire de telle sorte que le désir de révolutionner se désirerait lui-même. L’idéalisation ou la mythification de l’objet censé être désiré par la révolution serait réduit au profit d’une révolution pour elle-même, une révolution en soi.

Serait-ce une révolution sans fin, ou bien peut être une transformation de la révolution sans forme préalablement définie ?