|
[Journées d'étude : "
Les usages du vivant : vers un questionnement éthique et
ontologique "]
9, 10, 11 octobre 2008
sous la responsabilité de Thomas Droulez et Gaëlle Le Dref
|
|
Les
biotechnologies, terme par lequel on
désigne l’ensemble des techniques
utilisant les connaissances
scientifiques en biologie moléculaire et
en génomique à des fins industrielles ou
thérapeutiques, ont connu un formidable
essor ces dernières décennies. Alors que
la biologie était une science d’observation
et d’expérimentation, elle fonde
aujourd’hui une ingénierie du vivant qui
modifie apparemment notre rapport à la
nature. Les organismes génétiquement
modifiés ou la fécondation in vitro
et
le diagnostic préimplantatoire semblent
nous donner un pouvoir accru sur les
êtres vivants et réaliser le fameux mot
d’ordre cartésien si souvent cité : les
biotechnologies nous auraient rendu «
comme maîtres et possesseurs de la
nature », une nature qui est ici à
prendre dans un sens large, car il s’agit
tout aussi bien de la nature en tant que
biosphère et milieu écologique
environnant, que de la nature en tant
que caractérisation de ce qui fait l’essence
de notre propre humanité d’êtres vivants
et pensants. Mais, face à un constat qui
relèverait de la pure évidence – les
biotechnologies modifient les êtres
vivants, c’est-à-dire la nature – on
peut faire remarquer, et nombreux sont
ceux à l’avoir fait, en particulier
parmi les défenseurs et promoteurs des
biotechnologies, que l’homme n’a pas
attendu d’approfondir ses connaissances
en biologie moléculaire pour transformer
la nature. En effet, loin de n’être que
le produit de l’évolution, c’est-à-dire
de processus physiques qui ne doivent
rien à une quelconque volonté, la nature
est aussi recréée par l’homme lui-même
dès lors qu’il habite le monde en le
domestiquant et en l’apprivoisant à son
usage au moyen de l’agriculture, de l’élevage
et de la médecine. La nature est pour l’homme
un objet a priori de la technique. Elle
est rendue artificielle en fonction de
la finalité utilitaire que l’homme lui
assigne. D’autre part, le propre de l’homme
ne serait-il pas d’être toujours en
mesure (sinon en fait, du moins en droit)
de redéfinir également sa propre nature
en se dotant d’une « seconde nature »
par une transformation active des
propriétés de son esprit et de son corps
? C’est dans cette optique que se
placent d’ailleurs ceux qui affirment
que, de même que l’humanisme nous a
libéré des chaînes de la superstition,
il convient de s’efforcer de se libérer
des chaînes de nos dispositions
biologiques naturelles par une pratique
qui, par l’usage de la technique, vise
un dépassement des caractéristiques
limitées dont nous a doté l’évolution.
La « nature », selon cette acception
anthropocentriste du terme, n’aurait
donc rien de naturel au sens où on l’entend
habituellement : c’est-à-dire comme une
entité pure, originaire, intègre, et
donnée d’avance. Dans cette perspective
l’homme en tant qu’homo sapiens serait
donc d’abord un homo faber, un artisan
du devenir de sa propre forme de vie,
c’est à dire un être qui aurait non
seulement à charge la nature dont il est
issu mais qui prendrait aussi la charge
de réaliser perpétuellement sa propre
nature. Cela signifie dans le même temps
que les biotechnologies ne sont pas
révolutionnaires ni même nouvelles ou
inédites. Leur existence participe d’une
histoire de la technique et de l’homme
dans son rapport au monde et à l’environnement.
Les biotechnologies ou leurs ancêtres
ont toujours déjà été notre façon d’appréhender
la nature, ou plutôt de faire advenir
une seconde nature, la nôtre.
Pourtant, les biotechnologies actuelles
suscitent et renouvellent des
interrogations anciennes, aussi bien sur
leur légitimité que sur les éventuelles
conséquences de leurs applications. De
la même façon que la chirurgie autrefois
provoquait des réactions d’ordre moral
parfois très violentes, certaines des
biotechnologies présentes, ou l’anticipation
de leurs futurs développements,
mobilisent fortement l’opinion qui, tour
à tour, s’enthousiasme et condamne, dans
ce qui semble être une même spontanéité
irréfléchie. Des comités de bioéthiques
voient le jour au niveau de différentes
instances et l’on parle de « bioéthique
» à tout propos, et en tout cas comme
d’une discipline constituée, avec ses
experts et ses disciples, chargés au nom
de tous d’élaborer des codes de conduite
et éventuellement des chartes à vocation
universelle. Les biotechnologies, leurs
progrès rapides et l’impression que l’on
passe du possible au faisable de plus en
plus vite et sans que rien ne vienne
freiner cette expansion, génèrent
angoisses et espoirs, réactivent de
vieux rêves et d’anciennes utopies. Les
biotechnologies touchant à l’humain ou
au vivant sont ainsi tour à tour
considérées soit comme étant porteuses
de nouvelles possibilités qu’il faudrait
toujours laisser advenir pour pouvoir
les évaluer concrètement et en temps
direct en se prévalant d’un principe de
« connaissance » scientifique, soit
comme étant annonciatrices de dangers
inédits et de risques à effets
exponentiels dont il faudrait se
prémunir ou préserver l’humanité en
prenant des mesures de coercition et de
prévention au nom de principes de «
responsabilité » et de « précaution »
absolutisés. L’on peut légitimement
supposer qu’il existe une troisième voie
de sagesse qui se trouve entre ces deux
extrêmes que sont, d’un côté, l’optimisme
scientiste de ceux qui, étant toujours
prêts à de nouvelles expérimentations au
nom d'un progressisme avoué, confondent
un peu hâtivement ce qui est
techniquement possible et ce qui est
moralement souhaitable et, de l’autre,
le pessimisme conservateur de ceux qui,
drapés dans des habits de moralistes, se
prévalent de grands principes moraux
abstraits et a priori pour imposer une
nouvelle forme de dogmatisme relayant
les préjugés du sens commun. Il nous
faut naviguer avec prudence entre ces
deux écueils intellectuels si l’on
souhaite se donner les moyens de penser
véritablement l’originalité des
biotechnologies et leurs implications.
C’est en dépassant les positions
immotivées, spontanées et irréfléchies
de part et d’autre qu’une réflexion
éthique rationnelle, héritière des
grandes traditions de la philosophie
morale, multiple donc, est possible. Les
biotechnologies sont investies d’un sens
qui les dépasse et ce phénomène appelle
à une véritable réflexion. Quelle
signification donnons-nous aux
biotechnologies et à leurs usages ? Et
pourquoi ?
Les biotechnologies in fine nous
demandent par leur simple existence ce
que nous voulons être ou devenir, en
tant qu’individus appartenant à une
communauté morale et politique, à un
monde de représentations et de culture
et à un écosystème. Aussi ce colloque s’organisera-t-il
autour de trois axes de réflexion
principaux :
1. Les biotechnologies et les questions
ou problèmes spécifiquement éthiques qu’elles
peuvent poser.
2. Les biotechnologies et la réflexion
politique : les biotechnologies
conduisent-elles à l’élaboration de
projets propres et inédits pour vivre
ensemble ? Engagent-elles la communauté
politique vers de nouveaux
ordonnancements – institutionnels,
juridiques, économiques, etc. ?
Sont-elles un défi pour la démocratie ?
Peuvent-elles servir certaines
idéologies ?
3. Biotechnologies, sens et
significations. Il s’agirait dans cet
axe d’étudier la façon dont les
biotechnologies peuvent influencer la
conception que l’homme se fait de
lui-même, à la fois en tant qu’être
social, être vivant et habitant de la
planète, d’un point de vue métaphysique
et ontologique. Les biotechnologies
révèlent-elles ou modifient-elles le
sens de notre position dans le monde et
des significations que nous accordons à
des objets telles que la nature, l’humanité
ou la vie ?
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|