[Journées d'étude : "Langue allemande et tradition philosophique"]
15 novembre 2008
sous la responsabilité de Marcello Ruta

 
 
Il s'agira de s'interroger sur l'identification dans la tradition philosophique allemande de deux tendances presque opposées face à la relation avec la langue maternelle. L'une qui tend à célébrer la langue allemande comme une langue privilégiée; l’autre qui polémique contre cette autocélébration.

L'on propose quatre axes classiques de réflexion :

Fichte : l’allemand comme langue vivante par excellence.
Fichte prend position sur la langue allemande dans le quatrième de ses Discours à la nation allemande. C’est la notion de langue vivante qui est attribuée à l’allemand, à différence des autres langues européennes : « Pour Fichte, une « langue vivante » est un système clos, indépendant, suffisant (« selbständig »), un système vivant, c’est-à-dire en évolution continuelle, sans rupture, à partir de racines anciennes ; (…). A l’opposé, une langue « dérivée » est celle qui a subi l’influence d’une langue étrangère, qui s’est affaiblie, altérée et donc dénaturée ; elle est devenue une sorte de langue « morte » car elle s’est éloignée de ses traditions et « détachée de sa racine vivifiante ». Le caractère « fondamental » qui distingue le peuple allemand des autres peuples germaniques remonte aux origines et il est d’ordre linguistique : ce peuple-là continue toujours à parler « une langue vivante puisant toujours des forces à la source originelle » (J.J BRIU, Origine des langues, origine des peuples, en www.sens-public.org). On a soutenu, à tort ou à raison, que cette vision ne constitue pas en soi une prise de position nationaliste (On voit l’article sur Fichte d’A. Philonenko dans L’Histoire de la Philosophie dans la Bibliothèque de la Pléiade, en particulier les pages 940-941.2) ;
il reste en tout cas cette vision puriste de la langue, vision qui n’est pas du tout innocente, et qui, aux yeux de Fichte, fait de l’allemand une langue privilégiée en relation aux autres langues européennes.

Schopenhauer : La critique de la rhétorique idéaliste.
Nietzsche dans la troisième partie des Considérations inactuelles affirme : « ici et là, le style de Schopenhauer me rappelle un peu Goethe, mais sinon aucun model allemand. Car il s’entend à dire ce qui est profond simplement, ce qui est émouvant sans rhétorique, ce qui est strictement scientifique sans pédanterie ; et de quel Allemand aurait-il bien pu l’apprendre? » (F. NIETZSCHE, Consideration inactuelles – III et IV, Gallimard, p. 26). Schopenhauer lui-même se pose explicitement en opposition non seulement à la pensée idéaliste, mais aussi à son style. Le §282 des Parerga dénonce explicitement une façon d’écrire qui s’exprime « en tournures de phrases affectées, emmêlées, à l’aide de mots nouvellement acquis, de périodes prolixes et compliquées qui tournent autour de l’idée et la dissimulent. » (A. SCHOPENHAUER, Parerga et Paralipomena, trad. J.-P. Jackson, Alive, 2005, p. 825). Mais l’attaque de Schopenhauer ne vise pas seulement le langage de l’idéalisme en tant que tel : elle s’étend au style philosophique allemand tout court : « De là, la première règle d’un bon style (…) c’est qu’on ait quelque chose à dire (…) l’inobservance de cette règle, cependant, est un trait de caractère fondamental des philosophes, et, en général, de tous les écrivains qui pensent en Allemagne, particulièrement depuis Fichte» (A. SCHOPENHAUER, Parerga et Paralipomena, trad. J.-P. Jackson, Alive, 2005, p. 827). La critique de Schopenhauer est donc la critique d'une manière typique d’utiliser la langue allemande, en particulier dans le domaine philosophique; ce qui, dans d’autres perspectives (par exemple chez Heidegger) confère à la langue allemande un statut privilégié.

Heidegger : l’allemand comme langue philosophique par excellence.
« Le fait que la formation de la grammaire occidentale soit due ä la réflexion grecque sur la langue grecque donne à ce processus toute sa signification. Car cette langue est, avec l’allemand, au point de vue des possibilités du penser, à la fois la plus puissante de toutes et celle qui est le plus la langue de l’esprit » (M. HEIDEGGER, Introduction à la métaphysique, trad. G.Kahn, Gallimard 1967, p. 67). C’est Heidegger qui parle, et il parle très clairement ; si le langage est « la maison de la vérité de l’être », qui offre à l’homme «l’abri pour habiter dans la vérité de l’Etre » (M. HEIDEGGER, Lettre sur l’humanisme en Questions I et II, trad. L. Braun et M. Haar, Gallimard, 1968 p. 74-75), il faut dire qu’on trouve de bonnes habitations seulement en Grèce et Allemagne ; un marché vraiment élitaire. Ici peut valoir le même discours que pour Fichte; c’est probablement une falsification partielle que d’instaurer une relation directe entre cette thèse et les prises de position politiques de Heidegger, dont on a souvent parlé. Il reste tout de même cette prise de position éminemment philosophique, qui ne peut pas être sous-estimée. Dans son Cours sur le Traité de 1809 Heidegger rend probablement un grand service à Schelling, mais il commet sûrement une grande injustice envers le reste du monde philosophique : « En 1809 paraissait le traité de Schelling sur la liberté. C’est ce que Schelling a fait de plus grand, et c’est en même temps l’une des œuvres les plus profondes de la philosophie allemande, et par là, de la philosophie occidentale » (M. HEIDEGGER, Schelling. Le traité de 1809 sur l’essence de la liberté humaine, trad. J.-F. Courtine, Gallimard, 1993, p. 15). C'est à cette auto-célébration que s'en prend la critique adornienne de Heidegger et de son jargon de l’authenticité.

Adorno : l’amour vigilant vers la langue maternelle.
Le célèbre j’accuse de Adorno contre Heidegger et l’idéologie allemande s’ouvre avec ces mots: « En Allemagne, on parle un jargon de l’authenticité, mieux encore : on l’écrit, en tant que marque distinctive d’une élite sociale – noble et intime à la fois ; langue de base en tant que langue supérieure (…) tandis qu’il abonde dans la prétention à émouvoir l’homme profond, le jargon est cependant aussi standardisé que le monde qu’il nie officiellement » (T.W. ADORNO, Jargon de l’authenticité, trad. E. Escoubas, Payot 1989, p. 43), Si la critique d'Adorno envers le jargon de l’idéologie allemande, dans son ton et aussi en partie son contenu, peut rappeler celle de Schopenhauer face à la rhétorique idéaliste, la Stimmung de l’auteur est totalement différente. A coté de la critique on trouve chez Adorno un amour envers sa langue, amour qui d’une certaine façon justifie la sévérité de la critique des banalisations de la métaphysique de la langue, amour qui en ce sens qui rappelle plus Nietzsche que Schopenhauer. Derrida souligne très bien. «Adorno veut certes, et comme je le comprends, continuer à aimer la langue allemande, à cultiver cette intimité originaire avec son idiome mais sans nationalisme, sans le « narcissisme collectif » (kollektiven Narzisismus) d’une « métaphysique de la langue ». Contre cette métaphysique de la langue nationale, dont on connaît bien la tradition et la tentation, dans ce pays et dans d’autres, la « vigilance », dit-il encore, la veille du veilleur doit être « infatigable » (J. DERRIDA, La langue de l’étranger, en http://www.monde-diplomatique.fr/). « Le caractère métaphysique de la langue ne constitue pas un privilège. Ce n’est pas à lui qu’il faut imputer une profondeur qui devient suspecte au moment où elle se glorifie elle-même. Il en est de même du concept d’âme allemande. (...) Aucun de ceux qui écrivent en allemand et qui savent combien la langue marque leur pensée ne devrait oublier les critiques de Nietzsche à ce sujet » (T.W. ADORNO , Stichworte, Kritische Modelle 2, op. cit., p. 111-112. Modèles critiques, op. cit., p. 229). La position ambivalente de Adorno reflète d’une façon presque concentrée l’ambivalence de la tradition philosophique allemande face à son propre langage.
 


Intervenants pressentis :

- Sandro Barbera (Université de Pise)
- Gérard Bensussan (Université Marc Bloch - Strasbourg II)
- M. Labbé (Université de Lausanne)
- Marc de Launay (ENS)
- Andrea Potestà (postdoctorant)
- Arno Renken (Université Marc Bloch - Strasbourg II)
- Franco Volpi (Université de Padoue)