"C’est donc à nous de
nous rendre compte que
le passé réclame une
rédemption dont
peut-être une toute
infime parte se trouve
être placée en notre
pouvoir. Il y a un
rendez-vous mystérieux
entre les générations
défuntes et celle dont
nous faisons partie
nous-mêmes. Nous avons
été attendus sur terre.
Car il nous est dévolu à
nous comme à chaque
équipe humaine qui nous
précéda une parcelle du
pouvoir messianique. Le
passé la réclame, a
droit sur elle. Pas
moyen d’éluder sa
sommation. L’historien
matérialiste en sait
quelque chose."
(W. Benjamin, « Sur le
concept d’histoire »,
Thèse II).
On partira d’emblée de
l’idée, inspirée de la
réflexion de Benjamin,
que tout travail
historique sur le temps
implique un geste de
fixation du présent dans
la réalité sensible des
choses mêmes.
Temps historique ? Le
terme, pris ici dans son
sens usuel, est sans
doute impropre pour
désigner ce phénomène à
la fois de fixation et
de dérobade, tant il est
soumis à une loi de
discontinuité,
d’ajournements, de
défiguration et de
destruction, loi au
travers de laquelle la
question du temps
messianique émergerait à
la surface la plus
inapparente de
l’expérience, « des
déchets pour ainsi
dire », comme le
souligne Benjamin dans
une lettre adressée à
Scholem.
Temps messianique ?
Parce que ce dernier
déborde de toutes parts
les limites, ou la loi
de fixation. La
réflexion sur le temps
historique viendrait
donc échoir sur une
temporalité qui ne se
conçoit que comme
dessaisissement dont
l’énergie serait soit
restaurative soit
utopique, affectant
ainsi au temps lui-même
une dimension
explicitement politique
que l’on pourrait
ramasser dans le
binôme : droit et
violence.
Ce numéro de
Lignes
interroge l’état
d’exception que
représente le temps
messianique au moment
précis où il semble
faire son apparition
dans le tissu même du
temps historique.
Fracture, intrusion,
rupture, accélération,
déchirure, impatience,
invitation,
enchantement,
révolution…, il s’agit
toujours d’une épreuve
de déformalisation du
temps lui-même suscitant
un effet de diachronie,
de décrochage, de
détournement ou de
renversement, là où le
temps historique fait
valoir sa souveraineté.
La critique de la
violence est donc au
cœur de ce numéro comme
au cœur de toute
traversée conceptuelle
dans une pensée du
messianisme.
D’où l’idée d’accueillir
dans un même numéro des
champs de réflexion de
nature à constituer une
sorte de cartographie
non exhaustive de ce que
Scholem appelait « passer
à travers le mur de
l’historicité ». Le
temps historique, en se
déplaçant ostensiblement
jusqu’à « l’instant »
(Rosenzweig) fulgurant
qui menace le bien fondé
de sa vérité, fait
apparaître des couches
stratifiées et
sédimentées qui sont
comme autant d’idiomes à
interpréter que l’aveu
de la vulnérabilité
absolue d’une tension
temporelle qui ne peut
se dénouer qu’en se
niant elle-même.
Sommaire :
-
Danielle
Cohen-Levinas,
Avant-propos
-
Gérard Bensussan,
L’impatience
messianique.
Entretien avec D.
Cohen-Levinas
-
Stéphane Mosès,
Messianisme du temps
présent
-
Serge Margel,
L’idéalité du temps
et le messianisme de
l’histoire.
-
Le
messie kantien
d’Hermann Cohen
-
Marc De Launay,
Messianisme et
philologie du
langage
-
Danielle
Cohen-Levinas,
Temps contre temps -
le messianisme de
l’autre
-
Dimitri Sandler,
Le
Mythe et l’image du
temps messianique
-
Maria Joao Cantinho,
Instant, événement
et histoire :
L’actualité du
messianisme à partir
de Walter Benjamin
-
Petar Bojanik,
La
violence divine de
Benjamin et le cas
de Coré (Korah) La
rébellion contre
Moïse comme première
scène du messianisme
-
Marc Crépon,
La
promesse des langues
-
Joseph Cohen &
RaphaËl Zagury Orly,
Messianisme et
politique. Note sur
le sionisme
religieux
-
Gérald Sfez,
Leo
Strauss et
« l’énigme totale »